Semaine 13 du Bradbury Challenge

On continue le challenge avec un format épistolaire. C’est assez court et expéditif je trouve. J’aimerais davantage la développer, l’histoire peut être intéressante, au-delà d’une simple romance.


12 mars 1961

Cher Walter,

J’ai encore pensé à notre promenade d’hier. J’aime ces moments où nous pouvons marcher sans regarder l’heure. Avec toi, même les rues que je connais par cœur semblent différentes. J’ai l’impression que rien ne pourra jamais nous séparer.

Ne lis pas ces mots devant tes parents, mais je fais beaucoup de rêves en ce moment. Je nous imagine dans une vieille maison en pierre, avec un jardin rempli de fleurs. Je pense à un dimanche matin, où nous prendrions notre café dehors pendant que nos enfants joueraient dans l’herbe. Nous ririons pour des choses sans importance, simplement parce que nous serions ensemble.

J’ai gardé la petite fleur que tu as ramassée hier. Elle est déjà en train de faner, mais je n’arrive pas à la jeter.

À lundi, je t’embrasse,

Anya


18 avril 1961

Chère Anya,

J’espère que tes vacances se passent bien. J’ai hâte que tu me racontes tout à ton retour. J’aimerais tellement voyager aussi, mais papa m’a dit ce matin qu’on attendrait encore un peu.

L’atmosphère est assez étrange ici. Papa rentre de plus en plus tard du travail et il parle à voix basse avec maman dès qu’ils pensent que je ne les entends pas. Maman nous parle de moins en moins. Quand je lui demande ce qu’il se passe, elle me répond seulement que tout ira bien.

Ils me prennent pour un débile, pourtant je les vois les rues remplies de soldats. Ils disent que c’est temporaire. J’espère qu’ils ont raison. Je fais semblant de ne pas m’en inquiéter, mais j’y pense souvent.

Tu me manques terriblement. Hier, je suis passé devant le parc où nous nous retrouvons d’habitude. J’ai eu le réflexe de chercher ton visage parmi les passants.

Je pense fort à toi.

Walter


26 mai 1961

Cher Walter,

Je suis désolée d’avoir manqué notre rendez-vous d’hier. Maman m’a punie, elle dit que c’est dangereux de sortir en ce moment. Je me suis énervée et elle n’a évidemment pas compris pourquoi. Elle ne sait toujours pas que nous nous voyons.

Je vais essayer de lui dire que je fais mes devoirs chez une copine. Avec un peu de chance, elle acceptera. Je vais attendre quelques jours que notre dispute s’apaise.

On peut se donner rendez-vous au parc jeudi prochain ? À la même heure que d’habitude ?

Je n’aime pas cette situation. Avant, j’avais l’impression que nous pouvions nous voir quand nous le voulions. Maintenant, tout semble compliqué. Le temps passe moins vite quand je ne suis pas avec toi.

A jeudi,

Anya


3 juin 1961

Chère Anya,

Je repense à notre baiser d’hier. J’en ai encore des papillons dans le ventre. J’ai même de la fièvre, je crois, mais je préfère dire que c’est de ta faute.

Le diagnostic est tombé : je suis amoureux, je t’aime.

Je relis chacune de tes lettres, elles me donnent l’impression que tu es tout le temps près de moi. Je les connais presque par cœur, mais je continue de les lire quand même, comme si tu les écrivais sous mes yeux. J’entends chacun de tes mots se glisser dans mes oreilles. Je revois tes mains fines glisser sur le papier et j’entends ton rire cristallin résonner dans ma tête.

Je me demande souvent ce que nous raconterons dans quelques années. Peut-être que nous rirons de tous ces petits obstacles qui nous semblent aujourd’hui si grands. Je nous vois déjà rire aux éclats dans notre jardin.

À bientôt,

Walter


28 juillet 1961

Cher Walter,

Tes réponses mettent de plus en plus de temps à arriver. Chaque matin, j’attends le facteur avec impatience. J’ai peur qu’un jour il ne vienne plus.

Les gens parlent de plus en plus dans la rue, mais personne ne dit la même chose. Tout le monde semble attendre péniblement. Je n’ai pas envie d’y penser, je veux seulement être dans tes bras. Parfois je pleure, j’ai peur de passer à côté de ma vie, de voir les années défiler dans cette ambiance lourde, sans tes bras rassurants et chauds, sans tes lèvres douces et ta paroles apaisantes.

Écris moi vite, tu me manques.

Anya


13 août 1961

Chère Anya,

Je voudrais te dire de m’attendre mais c’est trop douloureux. Je suis un lâche, il faut que tu m’oublies.

Tu sais aussi bien que moi ce qui est en train de se passer. Chaque jour qui passe nous éloigne davantage, et je refuse que toute ta vie se résume à attendre quelqu’un qui ne te rejoindras pas.

Je ne veux plus que tu m’attendes devant le parc, ni que tu surveilles le facteur chaque matin. Je ne peux pas te rejoindre parce que j’ai peur, j’ai peur de ce monde de fous.

Ce que nous avons vécu n’était qu’un rêve. Je veux que tu détruises la maison, que tu arraches l’herbe du jardin, et que tu m’efface du tableau. Peut-être que j’ai eu tort de te faire croire à un avenir ensemble. Alors ne pense plus à moi. Je veux que tu rencontres quelqu’un d’autre et que tu sois heureuse, même si ce n’est pas avec moi.

Ne m’écris plus.

Walter

Penché sur son bureau, la main tremblante, Walter reste un instant immobile, les larmes aux yeux. Il replie soigneusement la lettre, comme s’il voulait repousser le moment, puis lisse le papier du bout des doigts avant de quitter la maison.

Dans la rue, des hommes déroulent des barbelés, d’autres empilent de lourds blocs de béton. Des soldats repoussent les habitants qui tentent de passer. Les regards se croisent d’un côté à l’autre de la rue, impuissants face au mur qui s’érige.

Il serre la dernière lettre contre lui, puis la roule en boule et la jette avec rage de l’autre côté du mur.