Semaine 12 du Bradbury Challenge

Je rattrape enfin mon retard grâce au jour férié et un peu plus de temps dans ma vie ! Mon frère part bientôt faire le GR20, du coup j’ai pensé à ça en choisissant le thème Corse. J’espère que ça se passe pas tout le temps comme ça !”


Mathieu marchait depuis maintenant deux bonnes heures sous le soleil de plomb. L’air vibrait sous la chaleur, déformant au loin les silhouettes des pins accrochés aux flancs de la montagne. Il sentait autour de lui le bois chaud, les aiguilles sèches et les herbes sauvages. Il avait commencé le GR20 depuis quelques jours. C’était son collègue Paul qui lui en avait parlé autour d’un verre.

Je l’ai bouclé en sept jours. On était en mode trail tu vois. Franchement, je pense que toi ça pourrait te plaire. Je te conseille de prendre un peu plus de temps, une bonne quinzaine de jours !

Mathieu s’était contenté de sourire, mais la remarque avait piqué son orgueil. Paul avait toujours cette façon de raconter ses exploits comme si le reste du monde était un amateur.

Mais quelques jours plus tard, il avait déjà réservé quelques refuges, acheté son sac à dos, du matériel de randonnée et il s’était lancé. Les premiers jours, il avançait presque avec arrogance, sans forcément se soucier du spectacle grandiose que la nature lui offrait. Il dépassait les autres randonneurs sans même les saluer, s’autorisant même quelques portions en trottinant. Chaque étape terminée renforçait sa conviction qu’il avait eu raison de partir.

Le cinquième jour devint plus rude, la chaleur caniculaire s’abattit sur le chemin et il dût revoir ses plans. Son tee-shirt restait humide des heures durant, sa gourde se vidait beaucoup trop vite et chaque montée lui brûlait les cuisses. Bien vite, il dut revoir son programme. Le refuge qu’il comptait atteindre paraissait désormais beaucoup trop loin. Assis à l’ombre maigre d’un pin, il sortit son téléphone et chercha une autre étape. Il scrolla quelques minutes sur le site d’une auberge plus proche. On aurait vraiment dit une auberge à l’ancienne, pas juste un point d’étapes de voyageurs. Pour la première fois depuis son départ, il oublia Paul et ses chronos et se dit que cela pouvait être intéressant de profiter du moment présent pendant son voyage, et de s’ouvrir un peu plus aux autres.

Sa gourde était vide quand il dépassa le panneau indiquant l’entrée de l’auberge. Il poussa la lourde porte en bois dont les gonds grinçaient doucement et fut instantanément ravi de sentir un courant d’air frais quand il entra dans la salle principale. Devant lui, il y avait un petit comptoir en bois brut avec quelques fascicules et une sonnette pour appeler le personnel. A sa droite, une porte à carreaux vitrée donnait vers une pièce avec des tables rondes et un grand bar depuis lequel quelques voix s’élevaient. Il passa le pas de la porte chargé de son grand sac à dos.

— Bonjour !

Un vieil homme au crâne dégarni, occupé à nettoyer un verre derrière le comptoir releva la tête.

— J’arrive tout de suite pour le check-in !

Quelques minutes plus tard, Mathieu montait l’escalier étroit et ouvrit la porte de sa chambre.

Deux lits simples occupaient presque tout l’espace. Une couverture en laine épaisse était soigneusement pliée au pied de chacun d’eux. Les murs blanchis à la chaux portaient les traces des années, écaillés par endroits. Une petite fenêtre donnait sur la montagne. En l’ouvrant, il entendit les cloches d’un troupeau de chèvres quelque part dans la vallée.

Il posa son sac avec un profond soupir, soulagé de ne plus avoir à marcher. Epuisé, il s’allongea sans même retirer ses chaussures.

Des bruits de verres et de vaisselle le sortirent de sa longue sieste. Il descendit dans le bar et commanda une pinte de bière. En attendant sa commande, il croisa le regard d’une jeune femme au fond, près de la fenêtre. Elle lui sourit discrètement et baissa les yeux sur un carnet dans lequel elle griffonnait.

Il s’approcha de sa table une fois sa bière commandée. Elle releva la tête vers lui et le salua. Il s’installa et ils firent connaissance.

— Toi aussi tu fais le GR20 ?, lui demanda-t-il.

— Comme 80% des personnes présentes dans cette auberge je pense, plaisanta-t-elle.

— Comment tu t’appelles ?

Ils discutèrent longuement de leur voyage, comparèrent leurs itinéraires, les étapes qu’ils avaient préférées et les passages les plus éprouvants. Mathieu se surprit à parler beaucoup plus qu’à son habitude. Le silence des montagnes lui avait fait du bien les premiers jours, mais il découvrait maintenant à quel point il lui avait manqué d’avoir quelqu’un à qui raconter son périple.

Lorsqu’elle lui expliqua qu’elle avait mal au genou depuis ce matin, il lui montra comment il avait appris à régler les sangles de son sac pour mieux répartir le poids. Elle l’écoutait attentivement, hochant parfois la tête, et il se sentit presque fier de pouvoir lui être utile. Pour une fois, il n’était plus le débutant parti sur un coup de tête, il avait déjà quelques jours d’expérience à transmettre.

Chaque sourire qu’elle lui adressait semblait confirmer qu’il avait bien fait de venir lui parler. Elle riait doucement lorsqu’il racontait ses maladresses des premiers jours, comme cette fois où il avait rempli sa gourde dans un ruisseau avant de réaliser qu’il y avait un troupeau pas loin et que l’eau pouvait être contaminée. Il avait l’impression que la conversation était fluide, simple, comme si deux inconnus devenaient progressivement des compagnons de route.

Quand leurs verres furent vides, il voulut lui proposer d’en commander un autre. Mais c’est elle qui prit les devant en se levant et en s’accoudant au bar. Elle revint avec deux autres pintes et la soirée continua. Les soirées en refuge avaient quelque chose d’intemporel, personne ne semblait pressé d’aller se coucher. Il imagina déjà qu’ils pourraient repartir ensemble le lendemain. Le GR20 lui paraissait soudain moins solitaire. Il allait lui demander.


Jean essuyait distraitement un verre tout en observant la salle. Il voyait défiler des randonneurs depuis près de trente ans. Chaque été, ils arrivaient avec le même visage brûlé par le soleil, les sacs trop lourds les histoires d’ampoules et de genoux usés. Certains ne restaient qu’une nuit, d’autres faisaient une pause de plusieurs jours, charmés par cette vieille bâtisse au milieu de nulle part et représentant un véritable havre de paix. Les plus jeunes finissaient souvent par sympathiser autour d’une bière et de jeux de société. Jean était fier de ce cocon de rencontres qu’il avait créé avec son père, des décennies auparavant.

Le grand brun s’était installé à la table de la jeune femme depuis un bon moment déjà. Ils discutaient tranquillement. De temps à autre, elle jetait un œil au bar et Jean lui souriait.

Son attention fut un instant retenue par un autre client. Un homme installé seul près de la porte commandait verre sur verre sans presque parler. Jean se demanda un instant s’il ne valait pas mieux garder un œil sur lui. Les soirées d’été attiraient parfois des clients plus compliqués que les marcheurs habituels.

Lorsque la jeune femme vint jusqu’au comptoir, elle sembla hésiter et cherchait ses mots. Son visage était rouge, elle avait prit un bon coup de soleil. Avant même qu’elle ne termine sa phrase, il lui répondit avec un sourire.

— Deux bières de plus ? J’arrive tout de suite.


Lise avait choisi la table près de la fenêtre, celle qui donnait sur les montagnes. Après quatre jours de marche, elle avait besoin de silence autant que de repos. Elle écrivait quelques lignes dans son carnet lorsque, du coin de l’œil, elle aperçut un homme traverser la salle dans sa direction. Elle lui sourit poliment, comme on se salue quand on se croise sur le sentier. Pendant une seconde, elle espéra qu’il s’arrêterait à une autre table. Lorsqu’il s’immobilisa devant elle, elle referma doucement son carnet et s’arma de patience.

Lorsqu’il la salua, plusieurs réactions lui traversèrent l’esprit. Elle aurait voulu dire qu’elle préférait rester seule, qu’elle profitait simplement de la soirée. Mais les mots ne sortirent pas. Elle se contenta d’esquisser un sourire de circonstance et elle se décomposa quand elle le vit s’installer en face d’elle. Il puait la sueur et la poussière.

Très vite, elle comprit que la conversation ne lui laisserait guère de place. Il parlait beaucoup, racontait son départ improvisé, ses douleurs, les conseils qu’on lui avait donnés. Elle répondait par de courtes phrases, relançait parfois par politesse, mais chaque réponse semblait l’encourager à poursuivre. Plusieurs fois, elle rouvrit son carnet avant de le refermer presque aussitôt, chaque tentative de mettre fin à l’échange paraissait passer inaperçue.

Elle regarda discrètement autour d’elle. D’autres randonneurs riaient entre eux. L’aubergiste passait régulièrement entre les tables. Personne ne semblait remarquer qu’elle cherchait une occasion de quitter la conversation. Lise se leva lorsque les verres furent vidés, et se présenta au comptoir, pour fuir la conversation, l’espace d’un instant. Elle n’avait pas emmené ses cigarettes, et ne pouvait pas prétexter une sortie loin de ce boulet. Qui sait, il aurait sûrement voulu l’accompagner et lui tenir encore la jambe avec ses pleurnicheries et ses conseils non sollicités. Elle resta quelques secondes devant le comptoir, espérant trouver une manière de demander de l’aide sans créer de scène.

Elle sentit l’aubergiste lui sourire avant même qu’elle n’ouvre la bouche.

— Deux bières de plus ? J’arrive tout de suite.

Elle n’eut pas le courage de le contredire. En retournant vers la table, Mathieu s’exclama avec enthousiasme :

— Ca te dirait de repartir ensemble demain matin ?

Lise se rassit sans répondre, la boule au ventre.