Semaine 08 du Bradbury Challenge

Pour ce thème, j’ai choisi de reprendre une nouvelle que j’avais écrite en dehors de ce challenge. J’avais lancé la musique et écrit sans m’arrêter en partant de la couverture d’un livre. Le style horrifique et gothique me font penser à Edgar Allan Poe et Mariana Enriquez, deux auteur.ices que j’aime bien. J’ai essayé d’ajouter quelques lignes en rapport avec le thème du bruit, mais je ne voulais pas trop modifier l’existant ! Tant pis pour le thème, l’essentiel c’est d’écrire. Je ne comprends pas bien le sens de la contrainte par contre …


Minuit sonnait dans le vieux manoir. Le coucou allait et venait dans sa maisonnette. Puis plus rien. Le salon était de nouveau plongé dans le silence et l’obscurité. Seul le bruit régulier de la pendule était perceptible. L’hiver 1875 était rude. A l’étage, Mélonie dormait profondément dans son immense lit. Elle était seule depuis la mort de son père. A dix-neuf ans, elle avait hérité de cette immense bâtisse, froide, infinie et parfois terrifiante. Ses long neufs cheveux noirs s’étendaient sur les draps rouges, comme une araignée endormie. A travers les rideaux légèrement entrouverts, la lumière de la lune venait chatouiller une partie de son visage pâle. Depuis la mort de son père, elle ne mangeait plus, le sang de son visage avait disparu, comme si son corps voulait se rapprocher un peu plus des morts. Une de ses mains squelettiques dépassait timidement de la grosse couverture, comme si elle avait peur d’exposer son corps à l’air lugubre et humide du vieux manoir. Ou comme si elle ne voulait pas être vue.

Une chouette hulula dans la nuit, Mélonie fut parcourue d’un frisson et se retourna dans le lit. Elle s’éveilla et cligna des yeux une fraction de seconde, avant d’émettre un léger cri, et de rabattre la couverture sur son corps et son visage. La nuit, quand elle ouvrait les yeux, même légèrement, elle voyait quelqu’un. Ou quelque chose. Elle semblait percevoir une silhouette, une ombre peut-être, debout et cachée derrière le pilier droit du lit à baldaquin. Parfois l’ombre était à sa gauche, tapie dans l’ombre du rideau pas tout à fait refermé. D’autres fois, c’était un bruit, un souffle, une sorte de râle qui s’approchait. Et elle sentait le froid l’envahir, et la peur s’emparer de son corps, comme une chape de plomb, une chaîne, un bloc de pierre qui encerclait ses mains, ses bras, ses jambes, sa tête et qui la maintenait sur le dos, sans couverture pour se réchauffer, sans mains pour couvrir ses oreilles. Elle avait appris à crier, comme pour lui faire peur. Depuis la mort de son père, Mélonie ne parlait plus. Seul son cri nocturne lui permettait de s’exprimer. Peut-être y en avait-il d’autres ? Elle ne se souvenait pas.

Six heures du matin sonnèrent. Mélonie s’éveilla, bailla sans un bruit et sortit du lit. La chambre était froide et sombre. Quand elle était petite, elle voyait les silhouettes des meubles bouger, et former toutes sortes de monstres. Ils lui souriaient ou lui chuchotaient des mots incompréhensibles. Un soir, elle avait cru percevoir un chat, là, niché en haut de sa grande armoire. Un grand chat, jaune, avec des tâches noires et des yeux brillants, qui la fixaient dans la nuit, éclairés par la lune. Elle ne l’avait vu qu’une fois, un soir d’hiver.

Mélonie enfila une immense robe de chambre noire et descendit le grand escalier, dont les marches craquèrent sous ses pieds. Dans la cuisine, le carrelage était humide, l’eau de la condensation avait coulé le long des fenêtres. Dans l’angle de la pièce, une tâche d’humidité grandissait. Elle savait qu’un jour le manoir s’effondrerait à force de décrépir ainsi. Elle n’avait pas la force de s’en occuper. Elle n’avait plus envie de s’en occuper. Quand son père était malade, il avait cessé de prendre soin du manoir, trop faible, trop las. Il avait préféré disparaître et s’enfermer dans sa chambre. Elle entendait quelques pas dans la journée, puis la nuit, puis plus rien. Il avait cessé de prendre les plats déposés devant sa porte. La nourriture pourrissait au fil des jours.

Un matin, Mélonie avait frappé à sa porte, en évitant de mettre les pieds dans le pain verdâtre et la soupe remplie de mouches mortes. Elle n’avait eut aucune réponse. La nuit précédente, elle n’avait entendu aucun pas, pas même un gémissement, ni de grattements sur les murs. Mélonie avait couru chercher ses voisins, un couple de personnes âgées qui l’avait vue grandir et qui s’étaient occupés d’elle à maintes reprises, surtout quand sa mère avait décidé de quitter la maison. Elle ne se souvenait pas d’elle, elle avait quatre ans quand s’était arrivé. Monsieur et Madame Jovens étaient accourus. Madame Jovens avait emporté les plats pourris et Monsieur Jovens avait forcé la porte avec un pied de biche.

Du bas de l’escalier, on l’avait entendu grogner, puis hurler. Le père de Mélonie était mort dans sa chambre. Il n’avait touché à aucun des repas en l’espace de trois semaines. Les assiettes, les tasses et les bols contenaient encore les restes, déjà grignotés par les vers et les cafards. Mélonie avait grimpé les escaliers pour voir. Monsieur Jovens l’avait repoussée, en lui disant qu’elle ne devait pas voir ça. Elle avait encore de la force à ce moment-là, et elle s’était extirpée des bras de Monsieur Jovens. Mélonie avait passé la tête à travers l’entrebâillement de la porte, en portant un chiffon à son nez, pour masquer l’odeur putride qui émanait de la pièce. Au fond de la chambre, dans le noir, les rideaux étaient tirés, dans le lit, son père dormait. Son visage était gris, et ses yeux semblaient presque ouverts, comme lorsque l’on s’apprête à se réveiller. Ses quelques cheveux gris bougeaient, mais elle se rendit compte que c’était des vers qui grignotaient le haut de son crâne. Des trous étaient apparus dans sa joue, son torse, et le dos de sa main. Elle n’avait pas crié. Elle avait dit bonne nuit à son père, puis avait refermé doucement la porte. Monsieur et Madame Jovens avaient beaucoup pleurés et étaient horrifiés, mais ils lui avaient proposé leur aide pour l’enterrement et pour le reste.

Mélonie avait accepté leur aide. On avait sorti le corps du père, nettoyé la chambre, organisé des obsèques et Mélonie avait hérité de tout : du manoir, du terrain, du jardin d’hiver, de l’argent, et des morts. Les visites de Monsieur et Madame Jovens avaient fini par s’espacer. Quelques colis lui avaient été envoyés après l’enterrement : des fleurs, du parfum et les délicieux plats de Madame Jovens. Puis l’hiver s’était installé. La neige avait emprisonné le manoir, comme un glaçon. Mélonie avait embrassé le froid, cette aire glaciale. Elle aimait sentir le froid envahir ses tripes quand elle se réveillait et marchait, pieds nus dans la cuisine. Elle ressentait comme de violentes décharges qui la maintenaient en vie.

Les journées passaient vite. Mélonie mettait du temps à exécuter les actions les plus simples, comme prendre l’eau du puis, la faire chauffer et remplir son immense baignoire. Elle passait de longues heures nue, dans l’eau tiède, à faire glisser ses doigts le long de ses jambes, de ses bras frêles. Quand l’eau devenait froide, elle plongeait alors la tête entière sous l’eau et parfois, elle hurlait, laissant sa bouche être inondée, jusqu’à ce que l’air lui manque. A travers le vitre de la salle de bain, on voyait les immenses chênes centenaires nus, gris et dont les branches couvertes de neige accueillaient quelques merles et corbeaux. Le ciel était presque blanc et sans âme. Le bleu pâle du carrelage de la salle de bain amplifiait l’air glacial et elle soufflait longuement, laissant s’échapper un nuage.

Et la nuit tombait, le ciel s’assombrissait et les bruits de l’extérieur laissaient place à ceux de l’intérieur. Mélonie s’apprêtait à monter sans sa chambre quand en passant dans le long couloir du manoir, elle aperçut une, puis deux lueurs dans le grand miroir du fond. Elle s’approcha doucement, et se rendit compte que c’était des yeux. Deux immenses yeux jaunes, qui perçaient l’obscurité et qui étaient encore plus vifs que la lueur de sa bougie. Elle fixa les yeux, comme en guise de défi. Ils ne bougeaient pas, elle se retourna. Ils avaient disparu, même dans le reflet, il n’y avait plus rien. Juste sa petite bougie, et son visage, long, pâle et fin et couvert de tâches noires, les tâches d’ombre des chandeliers éteints du couloir.

Mélonie retourna en direction des escaliers, bouscula quelques livres empilés dans le couloir, une petite tasse de thé abandonnée, et se laissa tomber dans le lit. Encore une nuit, encore un sommeil, seule et silencieux. Cette nuit-là, Mélonie ne cria pas. Sa gorge était faible, elle avait un trou béant à la place. Son visage était intact mais sa tête bougeait lentement au rythme d’une légère pression exercée sur son crâne. Au-dessus de la tête de lit, elle était là. La panthère aux yeux jaunes, et léchait doucement le crâne de Mélonie. Elle nettoyait les dernières plaies qui étaient apparues autour du trou de son crâne, et avait même mangé les petits vers voleurs qui restaient.

Mélonie souffla longuement, un nuage sorti de ses lèvres verdâtres et une petite larme coula lentement le long de ses grands yeux entrouverts, puis le long de sa joue, dans son cou et son bras, devenu gris. Sa longue main tremblota et son corps se raidit sous la couverture. La silhouette noire sortit de derrière le rideau du lit à baldaquin, comme si elle ne faisait qu’un avec lui. Elle s’allongea à coté de Mélonie et la serra longuement dans ses bras.

Dehors, la chouette hululait, les arbres dansaient au rythme du vent glacial. Minuit sonnait, et ce soir-là les pas que l’on entendit furent ceux de la douce panthère, qui passa le pas de la porte, évita avec soin la pile d’assiettes et de nourriture pourrie, fit craquer les fleurs séchées et imprima une emprunte dans le sang des pieds de Mélonie, écorchés par le verre cassé. Le grand chat jaune disparu dans la neige, en faisant fuir quelques oiseaux nocturnes. Ce soir-là, plus aucun œil n’apparut dans les miroirs, plus aucun coucou ne sonna, et l’on entendit plus aucun souffle. Plus aucun bruit. Le manoir était gelé par le rude hiver de cette année 1875, figeant la vaisselle, l’eau sur le carrelage, et le souffle faible de Mélonie.

Sources