Semaine 04 du Bradbury Challenge
- Thème choisi : Liminal
- Contrainte : Casser le 4ème mur
- Musique : Alt236 - Event Horizon
- Source du challenge : https://steady.page/fr/nouvelles-corail/posts/4a752995-0d89-46c0-9517-43928d7b74ef
Au fond, je n’ai jamais cessé d’être seul, j’ai toujours trouvé ma place dans la solitude. C’est la raison pour laquelle la nuit m’a toujours semblée rassurante. Lorsque la ville s’endort enfin et que les dernières fenêtres s’éteignent une à une, j’ai l’impression que le monde cesse momentanément de jouer un rôle, et moi aussi. Il y a ce silence apaisant, presque interrogateur, qui ne peut être brisé que par notre propre voix. Les vitrines vides réfléchissent les lumières des feux tricolores, l’asphalte humide scintille à la lueur des lampadaires, et le vent froid qui s’engouffre entre les immeubles transporte cette odeur fraîche propre aux nuits d’hiver.
Depuis plusieurs années, je me balade dans ma ville endormie, à la recherche de nouveaux lieux tapis dans la pénombre. Les haut immeubles noirs m’encerclent comme les mains d’un géant. Au fur et mesure que l’on s’éloigne, ils laissent place aux vieux bâtiments abandonnés et décrépis. Je marche des heures, insatiable, j’en oublie la notion du temps et j’observe le paysage changer. Le vieux garage est toujours fermé. Au fil des années, j’ai vu sa devanture jaunir, ses fenêtres se briser et les carcasses de voitures être envahies par la rouille. Leurs phares sont comme des yeux, vidés de leur lumière. Plus loin, j’aperçois les cheminées de la vieille usine de textile. Elles n’ont pas craché de fumée depuis des décennies, mais elles sont encore là, et surplombent la ville, comme les derniers pions d’un jeu d’échec.
Ma balade nocturne s’éternise et je déambule entre les ruelles. La fin de mes escapades nocturnes, c’est souvent à la vieille station-service. Je m’assois sur un des blocs de béton installés pour empêcher les voitures de circuler dans l’entrée. Les pompes ne sont plus en état de marche. Le néon rose qui encercle le toit de la station grésille de temps à autre. L’enseigne lumineuse du magasin attenant lui répond. Les lumières vivent.
J’apprécie le silence et la beauté de ce genre de lieux parce qu’ils semblent suspendus entre deux états, comme s’ils attendaient quelque chose qui n’arriverait jamais. Ou quelqu’un. Ils sont comme un dernier souffle, une transition. La station en fait partie, elle n’est ni abandonnée, ni habitée. Elle est là, entre deux espaces. Je la préfère à l’usine.
Ce soir-là, le froid est plus mordant que d’habitude. Ma gorge est sèche et mon ventre vide depuis plusieurs heures. Je quitte la station et m’arrête à une supérette ouverte un peu plus bas dans la rue. L’enseigne rouge en forme de M vibre faiblement dans le brouillard et projette sur le trottoir une lumière qui fait briller les flaques d’eau. J’ai un léger tournis au moment de pousser la porte en verre.
Je suis immédiatement agressé par la violence des néons blancs. Je prends un panier à l’entrée et parcours les rayons machinalement. La multitude de produits, de plastique et de couleurs criardes me submerge et provoquent un malaise en moi. Je déteste les magasins. Donnez-moi juste un sandwich ! Les étagères semblent plus hautes qu’à l’ordinaire, les allées plus étroites. Au fur et à mesure que je progresse dans ce labyrinthe, je remarque que certains rayons sont presque vides. Quelques boîtes de conserve sont posées çà et là, seules au milieu des étagères métalliques, comme s’il y avait eu une pénurie.
Plus j’avance, plus le silence me paraît pesant. Il n’y a pas de musique. Pas de caisse qui bipe. Pas même le bourdonnement normal des réfrigérateurs. Seulement ce grésillement électrique au-dessus de ma tête. Je jette un œil à l’arrière du magasin : il n’y a personne au comptoir. Puis j’entends ce bruit, un tapotement discret, comme des pas mouillés sur du carrelage. Le son vient de derrière les rayons. Je fais volte-face, le cœur battant et lâche mon panier, qui tombe bruyamment sur le carrelage sale.
— Il y a quelqu’un ?
Ma voix tremble et résonne à peine dans la supérette. Je commence à suer, les lumières m’éblouissent. Je te l’avais dit, je déteste les magasins. La sueur glisse dans mon dos malgré le froid et ma gorge se serre, j’ai envie de vomir. Lorsque je me retourne pour quitter le magasin, je découvre que l’entrée n’est plus exactement derrière moi. Ou peut-être qu’elle n’avait jamais été à cet endroit.
J’accélère le pas entre les étagères jaunies, jusqu’à retrouver la porte en verre au fond d’un couloir que je ne me souviens pas avoir emprunté. Elle est entrouverte. Une lumière pâle filtre de l’autre côté. Le jour s’est déjà levé ? Non, ce n’est pas la lumière chaude du soleil. C’est une lumière sale et jaunâtre.
En poussant la porte, une odeur humide agresse mes narines, comme un courant d’air pourri. Devant moi s’étendent des murs jaunis recouverts d’une tapisserie vieillissante, éclairés par les dalles lumineuses. Certaines semblent sur le point de s’éteindre, et leur bourdonnement constant vibre dans ma tête. Au sol une moquette jaune détrempée s’enfonce légèrement sous mes chaussures.
J’avais déjà vu cet endroit des centaines de fois sans jamais y être entré, sur mon écran d’ordinateur.
Je reste immobile plusieurs minutes sur le seuil. Je ressens un mélange de peur et de fascination, incapable de décider si je dois avancer ou refermer cette porte. Derrière moi, la supérette semble déjà lointaine, comme étouffée derrière plusieurs murs épais. Devant, les couloirs jaunes se succèdent sans logique apparente, découpés par des ouvertures rectangulaires qui donnent sur d’autres pièces identiques. L’air est tiède, anormalement humide, et chargé de cette odeur de papier peint ancien, de poussière et de moquette pourrie qui semble pénétrer ma peau.
Je devrais avoir peur. Mais de quoi ?
J’ai plutôt cette sensation étrange que l’on ressent parfois dans un rêve, lorsque quelque chose est profondément anormal et que pourtant une partie de nous l’accepte immédiatement. Comme si cet endroit m’attendait depuis longtemps. Je finis par avancer et me perds rapidement dans mon exploration.
Tu crois que c’était voulu ?
Chaque pièce ressemble à la précédente sans être tout à fait identique. Certaines sont plus étroites. D’autres forment des angles absurdes ou débouchent sur des espaces beaucoup trop grands pour exister à l’intérieur d’un tel bâtiment. Parfois, une simple ouverture dans un mur donne sur une salle plongée dans une pénombre où de faibles néons clignotent lentement comme des yeux fatigués.
Je me mets à courir, empreint d’une sensation de liberté étrange, puis je longe un long couloir. Je n’en vois plus le bout. Soudain, mon cœur bondit lorsque j’aperçois une forme au fond. Une vieille chaise de bureau est posée au centre, légèrement tournée vers moi, comme si quelqu’un l’avait posée là pour me permettre de me reposer après ma course. Je suis resté longtemps à la regarder. Elle semblait prête à tourner sur elle-même. Puis je me suis assis.
Je crois que c’est là que le temps a commencé à devenir étrange, j’ai dû m’endormir.
En me réveillant, j’ai la sensation d’avoir changé de pièce et la lumière s’est légèrement assombrie. Engourdi et encore endormi, je reprends ma route. Mais cette fois-ci, je sens que l’on m’observe.
C’était déjà le cas avant ?
J’ai l’impression que les murs changent en fonction de moi : leur configuration mais aussi leur forme. C’est comme s’ils se gonflaient, qu’ils inspiraient, puis expiraient profondément. Ils semblent parfois s’essouffler, comme moi. Je me surprends plusieurs fois à parler à haute voix pour vérifier que j’existe encore.
Il m’est impossible de dire depuis combien de temps je marche. Peut-être quelques minutes. Peut-être plusieurs heures. Mes jambes sont de plus en plus lourdes, ma gorge est sèche. Parfois je me retourne et la pièce derrière moi semble avoir tourné, elle s’est étirée, ou peut-être est-ce la faim qui torture mon esprit ?
Parfois, j’entends des tapotements, des bruits de pas, c’est comme si ces sons me suivaient, puis s’estompaient quand je me retourne. Je pense que ce ne sont que les légers bruits de mes chaussures.
Tu vois ce que je veux dire, pas vrai ?
Je ne sais pas exactement depuis quand je m’en suis rendu compte. Peut-être lorsque j’ai commencé à avoir l’impression qu’on m’observait pendant que je dormais, ou lorsque certaines pièces ont commencé à me sembler familières avant même que j’y entre, comme si quelqu’un les voyait avant moi, comme si c’était en moi.
La solitude devient rapidement quelque chose de physique. Elle entre dans mes poumons avec cette odeur de moquette humide, elle s’immisce dans les plis de ma peau, et colle à mon palais. Je continue de parler pour sentir une présence à côté de moi. La tienne.
J’ai essayé d’appeler plusieurs fois, mais il n’y a pas de réseau ici. La lampe torche de mon téléphone me sert surtout de lumière lorsque certaines salles deviennent trop sombres, ou quand je commence à avoir peur. Je vais bientôt manquer de batterie. Qui sait ce qu’il se passera quand les lumières s’éteindront ?
Je crois que le lieu change encore quand tu continues d’avancer trop loin. Il te perd, il joue avec toi, il t’observe, il te sourit. Les murs deviennent plus pâles et les plafonds plus bas. Les couloirs sont plus étroits. Tu crois que je vais disparaître ? Parfois je m’arrête, je laisse les battements de mon cœur ralentir et je ferme les yeux, la tête posée contre le mur. J’ai l’impression d’entendre quelqu’un derrière les cloisons. Quelqu’un qui marche à mon rythme.
Quelqu’un comme toi.
Pour la culture : https://www.youtube.com/watch?v=mUFkOs2Mq6o
