Semaine 11 du Bradbury Challenge

Je continue de tricher, avec cette fois-ci une nouvelle beaucoup plus longue. Je l’avais écrite à 20 ans et publiée sur le groupe Facebook d’une association d’auto-édition je crois, qui permettait tous les vendredis d’analyser des nouvelles et de recevoir des retours d’autres lecteurs. Pour la petite anecdote, l’association m’avait interviewée à la radio à genre minuit, c’était Radio Pluriel, la radio locale de Saint-Priest. Y a sûrement deux personnes qui ont dû entendre cette interview, mais c’était intéressant. Etrangement, je n’ai plus beaucoup écrit de fictions ensuite. Je ne suis pas tout à fait satisfaite de cette nouvelle en la relisant 10 ans après, mais elle fait partie de mon parcours d’écriture, avec ses qualités et ses défauts.


Aujourd’hui, il pleuvait. Mais ça, ce n’était pas grave, cela n’aurait  sûrement pas empêché Melchior de jouer. Il se leva, passa un peu d’eau fraîche sur son visage et attrapa son violon. Il entonna un air gai et léger qui faisait vibrer ses oreilles à chaque note. Ses doigts fins étaient rapides, l’éclatante justesse de son jeu était inoxydable. Voilà qu’il accélère, il danse, il chante ! Enfin, il s’arrêta net, mettant fin à un son concerto et salua un public invisible.

Il respira un grand coup, le sourire aux lèvres et s’empressa d’enfiler une chemise.

Dehors, la pluie n’avait pas cessé. La rue était noire de monde, plusieurs milliers de passants se marchaient sur les pieds, grognaient en se bousculant : une véritable fourmilière ensevelie sous les eaux !  Melchior n’avait pas de parapluie, ou du moins, il n’en avait plus . C’était sa nature rêveuse qui lui avait joué des tours.

C’était un soir d’Automne. Il pleuvait, mais le plus effrayant était la tempête qui se préparait. Pourtant, Melchior n’avait pas peur, il était sorti et c’était là qu’il avait entendu pour la première fois, la plus belle des musiques. La fenêtre du salon d’une immense demeure était légèrement entrouverte malgré le vent fort qui secouait les peupliers. L’ouverture laissait à la fois entendre le doux son du violon et apercevoir une femme incroyablement belle.

C’était à ce moment-là que son parapluie s’était envolé. Mais ça, il ne l’avait remarqué que bien plus tard.

Au fur et à mesure que les jours passaient, il ne cessait de venir écouter, à sa fenêtre, les innombrables mélodies qui en découlaient. Il avait aperçu  cette magnifique femme danser avec son violon, comme le partenaire d’une valse passionnée, il avait vu ses magnifiques cheveux sombres emportés par la folle danse de la musique ; il avait vu chez elle, la grâce d’une fée.

Cette jeune femme vivait dans un quartier aisé et lui, fils d’ouvrier, peinait à s’habiller convenablement et il n’était certainement pas le genre d’hommes qu’elle fréquentait ….

Mais il voulait la voir, et espérait un jour croiser son regard.

Les jours, les semaines devinrent des mois, et après maintes réflexions, il se décida enfin.

Il enfila  sa plus belle veste, mit un peu d’ordre dans ses cheveux bouclés et dorés puis descendit dans la rue en courant, empruntant la route vers ce lotissement bourgeois qu’ils connaissait tant à présent .  C’est le cœur léger, qu’il s’approcha de la demeure, étouffant ses éclats de joie et faisant glisser ses doigts sur la rangée de buissons qui longeait le trottoir.

Au moment où il arriva devant la fenêtre, il sentit ses joues le brûler et il se baissa .

A présent caché derrière les buissons touffus, il mit de l’ordre dans ses habits, se tapota les joues et se releva en inspirant profondément.

A cet instant, deux voitures sombres s’arrêtèrent devant la demeure. Des hommes armés sortirent du véhicule et défoncèrent la porte d’un coup de pied. Effrayé, Melchior recula et resta caché de façon à ce qu’il puisse quand même assister à l’étrange scène. Des cris résonnèrent de l’intérieur. Il  entendit tout d’abord celui d’un vieillard qui ne tarda pas à sortir de la maison, empoigné par deux grands hommes, puis une femme d’une cinquantaine d’année, un jeune homme ,et enfin la violoniste. Elle ne pleurait pas, son visage était certes, un peu rouge, mais cela contrastait parfaitement avec la blancheur éclatante de son visage. Elle portait une robe bleu nuit qui fut en un rien de temps déchirée par les deux hommes. A présent, des lambeaux de tissus pendaient mollement sur ses jambes, tels des griffes venues les écorcher. Un des deux hommes éclata de rire et grogna :

— Là où tu vas, pas besoin de robe !

Les autres l’imitèrent mais la jeune femme resta de marbre, levant juste les yeux au ciel puis les posant une dernière fois sur la petite rangée de buissons qu’elle avait vu rapetisser au fur à mesure qu’elle grandissait.

Le cœur de Melchior fit un bond : finalement, il avait bel et bien pu croiser son regard ! Il leva timidement la tête et sourit légèrement, empreint de tristesse et de joie. La violoniste le salua en se baissant, comme le font les musiciens après un concerto et fut violemment jetée dans une des voitures. Le moteur démarra  et le calme revint …

Il ne pleura pas, aucune larme  ne coula sur sa joue ; il sentit seulement son cœur affolé palpiter dans ses oreilles. La porte de la maison était restée entrouverte.  Sans hésiter une seule seconde,  il s’engouffra à l’intérieur.

Tout avait été dévasté, les meubles retournés, les vases brisés, comme s’ils avaient retourné la demeure pour trouver quelque chose …

Seul ce petit violon, posé sur le rebord de la fenêtre, avait été épargné des coups et n’avait attiré l’attention de personne. Il s’approcha de l’instrument et en caressa amoureusement les cordes. Elle avait posé ses mains quelques minutes, quelques heures plus tôt …

Des voix le firent sursauter, il s’empara du violon et de l’archet, sauta par la fenêtre et disparut …

Melchior apprit  à jouer tout seul, sans jamais vraiment savoir si ce qu’il jouait était faux ou juste. Il se contentait de suivre ce que ses émotions lui révélaient. Parfois, quand son voisin montait un peu le son de sa radio, il s’inspirait de ces longs concertos tous plus grandioses les uns que les autres.

Accoudé à la barrière de son balcon, il attendait le moment venu et quand débutait le concert, il fermait les yeux et pensait à cette jeune femme qu’il n’avait que si peu vue. Il aurait aimé lui redonner vie. Tel un peintre devant sa toile, il était un musicien face à la nuit.

Un soir, il se mit à neiger. Curieux, il ouvrit la porte qui donnait sur son balcon et s’appuya une énième fois à la balustrade, son petit violon à la main. Cette pauvre jeune femme vint de nouveau hanter ses pensées, elle qui n’avait rien demandé ; seulement un peu de temps pour jouer …

Il se redressa, cala le violon au creux de son cou, posa l’arche sur la plus grosse corde et entama une triste valse qu’il avait entendue quelques semaines auparavant. Il  avait mis tellement de magie dans chaque note, que la grâce de la fée lui revint et il aperçut une petite lueur qui brillait dans la nuit, au milieu des flocons. La lumière se rapprocha lentement, en zigzaguant et vint délicatement se glisser entre les cordes du violon pour disparaitre aussitôt.

Effrayé, il lâcha tout et le violon tomba au sol, n’épargnant pas ses pieds nus rougis par le froid. Il hurla de douleur mais s’empressa de reprendre le violon en tremblant, de peur d’y apercevoir une quelconque rayure.

Depuis le Printemps, il arpentait les rues à la recherche de quelques pièces qui feraient son bonheur et lui permettraient d’améliorer sa condition.

A l’âge de quatorze ans,  son père l’envoya à l’usine et il fut condamné  à un travail mécanique qui l’usait à mesure que les années passaient. Jouer dans les rues lui permettait de surmonter cette triste vie, monotone et sans éclat, tintée de misère et de folie.

Après quelques minutes de marche, il trouva un endroit convenable, face à la foule pour attirer l’attention,  s’installa et sortit son violon. Malgré la pluie, il trouvait le courage de jouer le plus juste possible et avec autant de grâce et de passion que la jeune femme. Les passants évitaient Melchior : ils le trouvaient laid, sale à  faire peur et maigrelet. Pourtant, ils partageaient sa peine et le poids de cette vie monotone qui pesait autant sur leurs dos que sur le sien.

Le rythme s’accéléra alors, ses doigts virevoltèrent, des enfants se prirent au jeu et tapèrent du pied. D’abord timidement, certains spectateurs frappèrent dans leurs mains puis ils furent une dizaine, une vingtaine, peut-être une cinquantaine à battre le rythme de la chanson. Un groupe s’était formé autour de lui, interrompant le flux incessant de la foule dans la rue.

Des couples se formèrent, dansant sur la musique. Une mère entraina sa fille dans la valse, deux jeunes étudiants échangèrent un regard complice, tous jouaient le jeu et des sourires et des rires ne tardèrent pas à réchauffer l’atmosphère.

Etre la source d’autant de joie lui donnait des frissons et le fit rougir. Quand la musique s’évapora  dans un murmure de cordes graves, les pas de danses ralentirent, les mains se désentrelacèrent et une euphorie flottait à présent dans l’air frais du printemps. Le joyeux violoniste salua alors son public admiratif. Tous applaudirent, certains lancèrent des cris de joies, d’autres des pièces, que Melchior s’empressa de ramasser. Il remercia chacun d’un hochement de tête et rangea son violon.

Il n’avait jamais connu pareil sentiment : autant sa musique n’avait jamais été aussi bien appréciée, autant le violon qu’il avait tenu au creux de son cou avait été sauvagement volé, comme on volerait un mort pour un bout de pain.

De retour chez lui, il ne prit même pas la peine de se préparer quelque chose à manger : il était six heures du soir, le concerto allait commencer. Il s’empressa de caler une chaise contre la balustrade, de manière à avoir les oreilles exposées aux fenêtres voisines et plus particulièrement à celle de son voisin, d’où provenait chaque jour, la mélodie exquise des cordes.

Il vit son voisin apparaitre au balcon. De son visage rond et rose émanait une tendre gentillesse et une rare humilité. Il hocha la tête en signe d’accord et retourna à l’intérieur, en prenant soin de laisser la fenêtre ouverte et de monter un peu plus le volume de sa radio. Là, tout était parfait. Le concert allait enfin commencer …

Mais avant que les contrebasses n’aient eu le temps d’entamer leur valse lente, des éclats de voix firent sursauter Melchior. Là, à quelques mètres de lui, il y avait d’autres personnes …

Effrayé, il rentra dans son appartement et prit soin de fermer doucement les fenêtres. Il attendit.

Des vases se cassèrent, une table fut renversée, des hommes hurlaient et son voisin ne disait rien, il n’entendait pas sa voix. Trop curieux, Melchior passa la tête par la fenêtre et essaya de voir ce qu’il se passait de l’autre côté. Le salon avait été totalement retourné, maintenant les pas s’éloignaient vers une autre pièce et des assiettes se brisèrent. Il entendit alors, tout près de lui, des sanglots ; ceux d’un homme qui ne demandait rien, juste un peu de temps pour écouter sa jolie musique, maintenant étouffée par la violence des hommes qui venaient de faire irruption chez lui. Au moment où Melchior s’apprêtait à appeler son voisin, un des hommes l’empoigna par l’épaule.

Il faisait deux têtes de plus que lui et la violence de son geste fut trop forte pour que le petit homme puisse rester debout. Il s’écroula au sol en pleurant. Melchior retira sa tête et plaqua ses mains contre ses oreilles pour ne pas entendre les coups.

— Tu as deux minutes, pas plus ! , hurla l’homme qui venait de le frapper.

Une dernière fois, Melchior tenta de comprendre ce qu’il se passait mais l’homme apparut sur le balcon, à quelques mètres de lui. Il était habillé de noir et porte une arme. Mais ce qui attira le plus l’attention de Melchior, ce fut la musique : le concerto avait  commencé depuis quelques minutes et déjà, il s’en émanait toute une magie, une réelle orgie de saveurs toutes plus profondes les unes que les autres. Une centaine d’instruments s’unissaient et ne formaient plus qu’un seul et même son. Etrangement, la musique se fit de plus en plus audible, comme si quelqu’un avait monté le son …

Un énorme fracas fit sursauter Melchior qui étouffa un cri de frayeur. La musique s’était arrêtée. Un long silence s’en suivit, puis des pas durs foulèrent le sol de l’autre côté de la cloison et enfin, la porte se referma violemment. Melchior attendit encore un bon quart d’heure pour s’assurer qu’ils ne reviendraient plus. Puis, il se traina de nouveau vers son balcon et aperçut alors, la radio brisée, morte, muette. Des passants encore sous le choc, n’osaient pas l’approcher, de peur de recevoir un autre objet sur la tête.

Des larmes chaudes vinrent rompre avec le froid de ses joues creuses et il se laissa alors bercer par les derniers fragments de musique qui lui restaient en mémoire, et le doux visage de son voisin.

Malgré le terrible incident qui s’était produit, Melchior continuait à arpenter les rues, à la recherche d’un petit coin pour jouer. Mais au fur et à mesure que les mois passaient, les musiques se répétaient, les passants se lassaient, l’argent se fit plus rare ;  Melchior était désespéré. Cela faisait bientôt trois mois que la radio était cassée, que la musique s’était envolée et que l’inspiration ne venait plus …

Il lui fallait de la musique, de quoi se nourrir ! Il lui fallait se gorger de musique comme un ballon rempli d’eau, qui, une fois plein, exploserait et déverserait des flots de mélodies.

Midi sonna. Il n’avait pas faim. D’ailleurs, la faim l’avait quitté il y avait déjà un bon bout de temps. Aujourd’hui, il ne travaillait pas. Il avait été renvoyé de l’usine.

« Vous ne nous n’êtes plus d’aucune utilité … », avait décrété le propriétaire de l’usine.

Dans sa poche, s’entrechoquaient quelques pièces et sur son bureau, il y avait la paie du loyer.  Il regarda une dernière fois à travers cette fenêtre crasseuse puis empoigna sa valise et son violon et referma la porte lourdement en prenant soin de laisser la clé sous le paillasson. Plus rien ne le retenait ici. Il fallait bien manger.

Dehors, quelques passants le croisèrent et lui firent un signe de tête. Des mendiants gisaient le long des murs crasseux, quémandant une petite pièce de leur voix chevrotante. Melchior refusait de les regarder, car il savait que dans quelques semaines à peine, il viendrait les rejoindre. Ne sachant plus si la peur ou la faim le tiraillait, il pressa le pas et quitta la ville.

Pendant de longues heures, il longea des terrains vagues, des ruines, laissant entrevoir des miséreux, puis, un nouvel espoir : il s’approcha de la ville voisine.

Plus imposante, plus attirante, plus dynamique, cette ville le remplit de joie et il en oublia tous ses maux. Se faufilant dans la foule d’un marché, il se jeta à corps perdu dans la cohue de la ville. Cette sensation d’être entouré de personnes le rassurait, lui prouvait qu’il n’était pas seul.

Il passa devant un étalage de fruits et il se rendit compte qu’il n’avait pas goûté à une pomme depuis plusieurs années. Il attendit qu’un certain nombre de clients vienne s‘agglutiner devant le vendeur et déroba trois pommes qu’il s’empressa de fourrer dans ses larges poches. Il pressa le pas, trottina, courut, emprunta la première rue à droite, et essoufflé, il dévora une des pommes volées, adossé contre un mur. Ce goût sucré et frais lui avait manqué ! Il prit son temps pour la manger, pour laisser le sucre faire frétiller ses papilles.

C’est le ventre plein qu’il emprunta des rues au hasard, curieux de déceler une mélodie dans le bruit incessant de la foule, mélodie qui proviendrait d’un autre violon, d’un autre musicien de rue.

Mais rien, il n’entendait rien de plus que les paroles des passants.

Pourtant, à quelques mètres de lui, non loin d’une petite épicerie, une affiche attira son attention. Elle était à moitié déchirée, mais au toucher, on pouvait deviner que celle-ci était récente.

GRAND CONCERTO DE L’ORCHESTRE BEIKA

OPERA DE LA FONTAINE

10 ET 11 MAI

20H00 – 23H00

Ce fut comme si on venait de l’assommer. Il fut cloué au sol, manqua de lâcher ses bagages mais se ressaisit, empreint d’un enthousiasme sans limites.

Le soir tombait et Melchior rejoignit alors la grande place, où trônait une fontaine illuminée par des lampadaires. En face , l’opéra était tout aussi éclatant : son architecture du XIXème siècle transportaient les passants dans une toute autre époque, où l’on s’attendait presque à voir surgir des calèches du coin des rues et des couples en costume d’époque avancer vers l’entrée principale.

Une foule de spectateurs se pressait dans l’entrée. Il en profita pour se glisser entre les arrivants et il fut en un rien de temps propulsé à l’intérieur de l’opéra. Il s’empressa de se cacher dans l’obscurité, derrière les sièges des loges, les plus hauts, et attendit que la salle se remplisse.

Le concerto débuta alors et ce fut comme si Melchior avait mangé cent pommes à la fois : une explosion de saveurs, de mélodies virevoltantes et d’enchevêtrement entre ces fabuleuses sonorités !

Enfin, l’inspiration revint… et l’argent aussi.

Midi sonnait et Melchior venait de tout juste de mettre fin à un petit concert qu’il donnait sur la place de la fontaine. Il devait y avoir au moins deux cent personnes qui étaient venues l’écouter et c’est en chantonnant qu’elles rentraient chez elles, le cœur plein de joie.

Au moment où Melchior lui-même s’apprêtait à plier bagage, une femme très élégamment habillée vint à sa rencontre.

— Monsieur, j’ai été absolument ravie d’entendre que vous maitrisez le violon à merveille. Où avez-vous donc étudié ? Il ne me semble pas vous avoir croisé au Conservatoire.

— A vrai dire, Madame, je n’ai pas suivi de formation, je joue depuis bientôt trois ans, tous les jours et la musique que j’écoute est mon seul support.

La femme ne répondit pas. Melchior soupira et rangea son instrument dans un petit étui qu’il a eu le bonheur de pouvoir s’offrir. Enfin, elle posa une main sur son épaule.

— Alors c’est que vous détenez un indéniable talent jeune homme. Je me présente : Madame Ida Brandberg, directrice du Conservatoire. Je vous laisse mes coordonnées et vous encourage vivement à venir nous rendre visite : vous avez un avenir déjà tracé jeune homme ! Passez une bonne journée.

Melchior n’en revenait pas : c’était comme si des millions de pommes lui étaient tombé dessus, martelant son crâne si fort qu’il en aurait pleuré.

Le lendemain, il se rendit au Conservatoire. Lorsqu’il poussa la porte, tout était calme. Le hall était immense : un gigantesque escalier de marbre lui faisait face. Il s’approcha d’une hôtesse et lui annonça que la Directrice lui avait laissé ses coordonnées et souhaitait le rencontrer. Elle lui indiqua une porte située à sa droite.

— Melchior vous auditionnez dès aujourd’hui pour intégrer l’orchestre ! Il nous manque un violoniste !, fit Ida enthousiaste.

— Madame, je ne crois pas que cela puisse être possible …, murmura Melchior.

— Mais pourquoi donc ?!, s’exclama Ida en se retournant vivement.

— Les violonistes qui seront à mes côtés jouent depuis qu’ils savent marcher, leurs doigts sont fins et agiles, ils maîtrisent à merveille leur instrument !

Ida éclata de rire et continua :

— Je crois en vous …

— Melchior.

— Oui, Melchior, je crois en vous. Vous avez la passion Melchior. D’ailleurs, j’ai toujours pensé que la passion était le plus important : faire ce que l’on aime pour réussir, pas vrai ?

— Peut-être …, fit-il en rougissant.

A son grand soulagement, la  prophétie d’Ida avait fonctionné : Melchior était un violoniste à présent, un vrai.

Les répétitions commencèrent alors. Melchior travaillait d’arrache-pied, mais quel bonheur de pouvoir faire glisser l’archet contre des cordes neuves et de voir ses doigts trembler pour former le plus beau des vibratos !

Pourtant, il se sentait seul … terriblement seul.

Un soir, lorsqu’il s’apprêtait à aborder un violoniste, celui-ci rassembla précipitamment ses affaires et lui fit un bref au revoir.

Seule Ida semble le comprendre mais il n’osait rien lui dire, il craignait de perdre son nouvel emploi.

Les concerts se succédèrent, il gagna bientôt assez d’argent pour payer un loyer, s’acheter de nouveaux vêtements : la vie lui souriait mais pas ses partenaires, qui partageaient pourtant la même passion que lui.

Quoi de plus naïf qu’un rêveur en proie à une société à la main de fer ? Melchior le violoniste, l’artiste, le rêveur, l’utopiste.

Une année s’était écoulée. Melchior préparait ce soir-là une des représentations les plus importantes de l’orchestre : la Symphonie de Noël, qui accueillait chaque année de plus en plus de mélomanes.

Ida l’interpella après une répétition éprouvante. Melchior réajusta ses bretelles et vint à sa rencontre, s’installant sur une des strapontins. Le visage de Ida semblait éteint, ses yeux étaient voilés, comme si elle allait pleurer.

— Ida ? Tout va bien ? Vous n’êtes pas malade au moins ?, lui demanda-t-il sur un ton doux.

Elle secoua la tête,  puis après une grande inspiration, murmura :

— Melchior, vous ne nous n’êtes de plus aucune utilité …

Elle avait susurré ces paroles le visage à moitié caché sous ses longs cheveux roux.

Ces mots résonnèrent fort dans sa tête, comme la cloche d’une église. Il articula avec peine ces quelques mots :

— Mais … comment ça ? Ai-je fais quelque chose de mal ?

— Vous devez partir. Maintenant.

— Ida, vous n’allez quand même pas me laisser comme ça, sans me dire pourquoi je ne peux plus jouer !, insista-t-il.

— Vous n’avez plus le droit, Melchior, vous savez très bien pourquoi.

— Mais …

— Maintenant je vous en supplie, allez-vous en !

Ses yeux brillaient, des larmes creusaient ses joues et ses lèvres rouges tremblaient.

Il se releva et se dirigea vers les coulisses.

— Halte ! Les mains en l’air !

Des policiers défoncèrent la porte d’entrée, armes en main. Ils ressemblaient étrangement à ceux qui avaient arrêté la fée et le petit homme au bond cœur. Melchior leva les mains et il eut juste le temps de voir Ida courir vers la sortie.

— Melchior E. ?

— Oui, c’est bien moi. Pourrait-on m’expliquer ce qu’il se passe ?

Les deux hommes éclatèrent de rire et l’empoignèrent par les bras.

— Qu’il est con ce gosse !

— T’aurais pas oublié quelque chose ?, hurla un des deux policiers. Tu pensais t’en tirer comme ça ? On connaît tout sur toi, tes parents et même où t’habitais avant ! La concierge a été très clémente en ce qui concerne ta petite personne …

— Attendez !, hurla-t-il en se débattant, je peux vous expliquer, j’avais faim, oui j’ai volé des pommes ! Mais j’ai de l’argent, je peux vous payer ! Lâchez-moi !

— Non, non, on ne paye pas pour ce genre de trucs. En fait maintient, le seul moyen de payer c’est de crever, fit un des deux policiers. Allez avance bon sang !

Mais Melchior continuait à se débattre malgré leur poigne de fer. Les hommes durent le lâcher. Il tomba au sol et ils le ruèrent de coups. Il fut jeté dans un camion, couvert de sang, le visage enflé. Il resserra son emprise sur son petit violon et sombra dans un très long sommeil.

— Vite ! Vite !, criaient des hommes.

Tout était sombre, Melchior n’arrivait pas à voir clairement où il était. Ses yeux étaient tellement enflés qu’il pouvait tout juste voir où il mettait les pieds car on lui avait ordonné de marcher et de suivre les autres. Il se laissa porter par la foule et grimpa sur une plateforme avec d’autres personnes. Il tenait fermement son violon. Il s’endormit de nouveau…

Des pieds lui écrasent les mains, écorchaient son visage. Il fut réveillé par la lumière du jour. Ce jour était gris et sale. La neige tombait à gros flocons mais elle était étrangement  grisâtre. La réalité le rattrapait douloureusement.  La fée, son voisin, les policiers, son licenciement, son arrestation, oui tout était clair à présent. Trop peut-être.

Il dut suivre une rangée d’hommes. Des femmes et des enfants hurlaient au loin et il vit des larmes couler sur les joues de quelques hommes. Beaucoup étaient pauvrement vêtus, parfois même pieds nus. Ils avançaient dans la boue et entrèrent dans une énorme bâtisse gardée par des soldats.

Tout se passa très vite, il fut privé de ses vêtements, on lui balança une chemise miteuse qu’il s’empressa d’enfiler. Une femme en uniforme lui demanda s’il savait jouer en montrant son violon. Il hocha la tête. Elle le conduisit à l’extérieur, à l’entrée d’une autre bâtisse et lui ordonna d’attendre d’autres arrivants : l’orchestre allait bientôt être au complet. D’autres prisonniers vinrent le rejoindre. Ils possédaient eux aussi un instrument de musique qu’ils pressaient contre leur poitrine comme pour se réchauffer.

Personne n’osait dire un mot, ni croiser un regard. Ils avaient honte ; honte d’être nés, honte d’exister.

Melchior regarda autour de lui. Au loin, il apercevait plusieurs dizaines de bâtisses puis encore plus loin, des cheminées dont l’épaisse fumée se mêlait à la neige grise. De maigres silhouettes habillées comme lui traversaient un champ, en direction de la forêt.

Il regarda à présent son violon qu’il tenait serré entre ses bras.

Il l’aimait tellement, jamais ils ne se quitteraient.

A l’intérieur de ce violon, vivait une fée. La fée du violon. C’est elle qui lui avait donné le goût de la musique. Oui, elle était la musique, elle était lui. Doucement, il s’approcha de la barrière de barbelés, cale le violon contre son cou et tout doucement, laissa sortir une douce mélodie. La plus belle, celle de la jeune femme.

Le soleil se levait à l’horizon, ses rayons vinrent caresser son visage et se glisser entre les cordes.

La fée était libre. Elle s’envola doucement vers le soleil. Il n’avait pas peur, il fut même rassuré.

Melchior baissa son violon, et pensa : « Mon imagination me joue des tours. Mais que c’est bon d’ignorer la réalité, juste quelques minutes … ».

Le petit musicien souriait au soleil tandis que la neige grise s’estompait pour laisser place à la fumée noire des cheminées. Il lui sembla entendre le rire cristallin de la fée, puis ce fut le silence complet.

Le concerto était terminé. A présent, il lui fallait survivre, et le violon volé était son bouclier.