Semaine 14 du Bradbury Challenge

Je n’étais pas trop inspirée par les thèmes proposés. Du coup pendant nos vacances avec mon copain, on a choisi un thème avec trois mots et une nouvelle contrainte ! J’ai essayé d’utiliser davantage de dialogues, histoire de m’améliorer. C’est vraiment ma faiblesse.


Jim dépose la dernière valise dans le coffre de la voiture. Le vent s’est levé, il est quinze heures passées, il est temps de quitter la ville. Il sourit en voyant la voiture chargé à bloc, il est tout excité à l’idée de partir, cela fait des années qu’ils n’ont pas organisé de voyage en famille. Il jette un œil en direction la maison. Deux adolescents descendent les escaliers d’un pas un trainant. Il a cédé pour Sophie, il lui a acheté ses places de concert en échange de ce weekend en famille. Elle s’approche de la voiture, les yeux rivés sur son téléphone, puis lève la tête.

— Tu vas adorer la forêt Sophie, s’exclame Jim.

Elle le fixe, visiblement blasée, mais un petit sourire fend son visage.

— J’ai très hâte de ce concert Papa.

Son frère Richard emboîte ses pas et ils montent tous les deux dans la voiture. Jim repense aux dix-huit ans que son aîné vient de fêter, au fait qu’il va bientôt s’envoler pour Montréal afin d’y faire ses études. Il veut lui offrir un moment inoubliable en famille. Il a même prévu de faire une jolie photo et de la lui déposer dans sa valise. Une dizaine de minutes s’écoulent et Liliane sort enfin de la maison avec les deux derniers enfants. Elle porte quelques sacs supplémentaires sous le bras et guide les enfants vers la voiture.

— Papa est-ce qu’on va voir des ours dans la forêt ?, demande Ellie en serrant son ours en peluche contre elle.

— Et des cerfs, moi je veux voir des cerfs, et je veux faire une cabane, une grande cabane ! , chantonne son petit frère Armand en sautillant sur place.

— Nous verrons bien, peut-être que l’ours vous dévorera tout crus dans votre sommeil, murmure Jim d’une voix inquiétante en ouvrant de grand yeux.

Les deux enfants lancent alors des cris stridents et courent autour de la voiture. Liliane termine de ranger les derniers sacs dans le coffre et lance un regard noir à Jim et aux enfants en leur disant de monter, qu’on n’arrivera pas avant la nuit.

— Liliane, on se détend, c’est le weekend, rigole-t-il en lui effleurant l’épaule.

Elle repousse son geste et lui siffle :

— C’est toi qui conduis, j’ai fait ma part.

Jim démarre la voiture, le moteur ronronne quelques secondes et la vieille radio set met à grésiller. Il tourne le bouton jusqu’à trouver une station de musique.

— Allez, on met un peu d’ambiance ! C’est parti !

Personne ne répond, Jim monte alors le son.

À l’arrière, Sophie remet ses écouteurs. Richard regarde par la fenêtre, le front appuyé contre la vitre.

— Tu peux baisser ? demande Liliane, irritée, on ne s’entend plus parler.

Jim soupire et obéit.

— C’est fou, ça. On part en vacances et tout le monde fait la tête. Et puis, personne ne parlait !

Liliane se tourne vers lui et plonge ses yeux noirs dans les siens.

— On n’est pas en vacances. On va camper deux jours dans une forêt avec quatre enfants, dont une qui n’avait aucune envie de venir.

— Justement, pourquoi attendre les vacances pour passer du temps en famille ! Je vous rappelle à tous que Richard nous quitte bientôt pour vivre sa vie d’adulte, il faut lui faire honneur. Le temps passe si vite, plus que trois enfants …

Richard rougit et étouffe un rire. Sophie retire un écouteur.

— J’ai quinze ans, papa. Je ne suis pas une enfant.

— Je sais bien Sophie, soupire Jim d’un ton mélancolique.

— Alors arrête de nous parler comme si on allait faire un voyage scolaire.

Sophie remet son écouteur.

Plusieurs minutes s’écoulent, Jim regarde sa famille dans le rétroviseur. Les deux petits sont collés l’un contre l’autre, occupés à jouer avec leurs figurines. Richard regarde son téléphone. Sophie écoute de la musique. Il s’enfonce dans le siège et expire en souriant. Ils sont enfin ensemble, en famille.

Deux heures plus tard, la petite troupe s’arrête à une station-service.

— Quinze minutes ! annonce Jim en sortant de la voiture. On fait le plein et on repart.

Les enfants courent immédiatement vers la petite boutique, Richard les accompagne.

— Pas de cochonneries ! crie Liliane en se dirigeant vers la pompe à essence.

Jim les suit du regard, amusé. Il se tourne vers Liliane qui fait le plein, le regard fixé dans le reflet de la vitre de la voiture. Elle n’a pas changé ses vêtements depuis la veille, son t-shirt est encore couvert de la sauce tomate qui a éclaboussé quand elle cuisinait les lasagnes. Ses cheveux sont très secs et rassemblés en un chignon noué à la hâte. Ses yeux sont cernés, elle a besoin de repos.

— Tu veux quelque chose à grignoter Lili ?, demande Jim d’une voix douce.

— Non, dit-elle d’un ton sec sans détourner le regard.

Jim hausse les épaules et se dirige vers la boutique.

Une fois le plein terminé, Liliane ouvre le coffre pour vérifier les sacs. Il l’entend alors pester au loin, le papier toilettes a été oublié. Jim revient sur ses pas.

— Tu veux que je t’achète un truc ou …

— J’essaie déjà de vérifier si on n’a pas encore oublié d’autres choses, s’énerve-t-elle en ouvrant la moitié des sacs. Ensuite on ira acheter ce qui manque.

L’un des sacs tombe du coffre, une partie de son contenu s’étale sur le parking. Un papier attire alors son attention.

— C’est quoi ce truc Jim ?, demande Liliane en s’accroupissant pour ramasser la feuille.

— Quoi ?

Elle lui tend le papier.

— Ah c’est … la place de concert de Sophie. Je … elle voulait pas venir sinon, bégaye-t-il.

— Combien ?

— Liliane …

— Combien tu as payé pour faire venir ta fille ?

Il lui donne le montant.

Elle reste silencieuse quelques secondes et passe une main sur son visage.

— Tu te moques de moi ? Tu veux me rendre folle ? Tu as dépensé tout cet argent pour une place de concert ?

— C’était ça ou elle refusait de venir.

Liliane le fixe.

— Tu te rends compte que je suis la seule à travailler, qu’on a quatre bouches à nourrir et toi tu achètes un billet à 600 dollars comme si on était les rois du monde ! On a les études de Richard à payer, les activités des autres, la nourriture, la maison …

Jim reste silencieux.

Elle laisse échapper un rire grinçant et remet le billet dans le coffre.

— Tu sais ce qui me fatigue le plus en vrai ? Ce n’est même pas l’argent.

Elle referme brutalement le coffre.

— C’est que tu prends toujours les décisions et que tu nous demandes ensuite de vivre avec. C’est toujours moi qui recolle les pots cassés !

Jim fronce les sourcils.

— Je fais ça pour nous ! Pour passer de beaux moments ensemble !

— Non. Tu fais ça pour toi et parce que tu as décidé que c’était ce dont nous avions besoin. Il serait temps que tu ouvres les yeux Jim, hurle-t-elle.

Elle s’installe dans la voiture et claque violemment la porte.

Lorsqu’ils reprennent la route, Jim décide de faire diversion. Pas question de gâcher le weekend !

— Bon ! annonce-t-il. J’ai une idée.

Personne ne répond. Sophie roule des yeux, Liliane pose la tête sur contre la vitre, pensive.

— On va faire un jeu ! continue-t-il

Il entend les deux adolescents soupirer derrière.

— Papa on n’est plus des bébés, soupire Richard.

— Vous êtes devenus vieux à dix-huit ans maintenant ? Tu ne veux pas faire un dernier jeu avec ton vieux père avant de nous quitter ?

Le garçon sourit malgré lui.

— Allez, tu m’a pris par les sentiments.

— Très bien. Alors chacun donne trois choses qu’il voudrait voir pendant le week-end.

Les deux plus jeunes lèvent immédiatement la main.

— Un ours !

— Une cabane !

— Un lac !

— Des étoiles !

Jim rit.

— Voilà ! Vous voyez ? C’est pas compliqué comme jeu !

— C’est pas un jeu ça, marmonne Sophie

Il fait mine de ne rien avoir entendu et fixe son regard dans le rétroviseur en lui demandant :

— Qu’est-ce que tu aimerais voir toi Sophie ?

— Une bonne connexion internet.

Son frère éclate de rire.

Jim secoue la tête en souriant et pose la question à Richard.

Ce dernier hausse les épaules, sans grande conviction.

— Je sais pas, comme Ellie, un ours tiens.

Le sourire de Jim disparaît légèrement, il sert un peu plus fort le volant et un silence s’installe. La forêt commence à apparaître au loin.

Ils arrivent au camping alors que le soleil commence à descendre derrière les immenses pins.

Le petit emplacement est idyllique, les arbres l’entourent, une rivière coule au loin. L’air est frais et légèrement humide. On entend que les oiseaux et le clapotis de l’eau. Les deux plus jeunes enfants sortent de la voiture avant même que Jim ait coupé le moteur.

— Papa ! Papa ! Regarde !

Ils courent vers les arbres et se roulent dans l’herbe en riant.

Jim descend à son tour.

— Attendez moi !

Il attrape Richard par l’épaule.

— Allez, viens, je vais te montrer un super spot où j’allais avec mes copains quand j’étais jeune.

Le garçon le retient et jette un œil à sa mère qui descend péniblement de la voiture.

— Je vais plutôt aider maman à monter la tente et faire à manger. Il est déjà tard, on risque de ne rien voir. Tu me le montreras demain. Prend Ellie et Tim avec toi, c’est leur aventure.

Jim ouvre la bouche pour répondre mais son aîné lui a déjà tourné le dos et appelle au loin les deux enfants qui accourent en criant. Pendant une fraction de secondes, il le voit, haut comme trois pommes, à jouer avec ses petites voitures dans la cour de la maison. Son cœur se sert et il essuie discrètement une larme avant d’entraîner les deux jeunes enfants dans la forêt.

Le soleil continue de descendre derrière les arbres. Liliane s’affaire à la préparation du repas, elle cherche la popotte et le réchaud dans les nombreux sacs, ses mains tremblent, elle a envie de fondre en larmes. Richard termine de monter la dernière tente. Il rapproche le sac d’aliments et s’agenouille aux côtés de sa mère. En silence, il commence à déballer les assiettes en plastique et allume le réchaud. Liliane s’arrête et lui caresse doucement le dos. Elle pleure silencieusement.

— Merci Richard, sanglote-t-elle.

Richard sent une boule lui serrer la gorge. Il appelle Sophie, dont les pieds dépassent de sa tente. Elle ne répond pas.

— Putain Sophie viens nous aider, s’énerve-t-il en la tirant par les pieds.

— Mais t’es fou ! Laisse moi tranquille, je veux pas vous aider. J’avais pas envie de venir de toute façon !

— Sophie, code rouge !, s’alarme Richard.

Sophie se retourne puis s’assoie dans l’herbe. Elle voit sa mère autour de la popotte, les yeux gonflés et les mains tremblantes. Sans un mot, elle retire ses écouteurs en silence et s’installe à côté de sa mère. Au loin, on entend des éclats de rire dans la forêt. Sophie murmure dans le vent :

— Il va un jour falloir que tu parles à papa.

Quelques heures plus tard, le repas est servi, le feu de camp crépite, la petite famille dîne en silence, on entend plus que les bruits de couverts dans les popottes. Jim brise alors le silence :

— Demain, je vous propose qu’on fasse une belle photo de famille, histoire de marquer le coup !