Semaine 17 du Bradbury Challenge
- Thème choisi : 💣 · 🪶 · 🔍 · (le dernier c’est un arbre)
- Contrainte : Ecrit au présent
- Musique : à compléter
- Source du challenge : https://steady.page/fr/nouvelles-corail/posts/4166de01-cacd-486e-bb3b-4323428d3702
Je crois que c’est la première fois que je choisis le thème avec les emojis. On est reparti sur les thèmes pas très joyeux.
Avec maman on a préparé les valises le jeudi soir. Je suis empreint d’une légère angoisse avant de partir pour l’aéroport, je ne sais pas vraiment à quoi m’attendre. Le Cambodge, je l’ai quitté en 2015 quand j’avais six ans. J’ai quelques souvenirs comme ceux de la campagne, des champs et des chiens errants. J’ai aussi l’odeur du jus de canne à sucre que ma grand-mère m’achetait sur le marché, quand on rentrait du champ où elle travaillait. Le reste, je ne m’en souviens pas. Maman ne me parle pas trop du Cambodge, elle travaille beaucoup, et elle n’est pas souvent là.
Dans le hall de l’aéroport, je vois les voyageurs s’installer sur les bancs, dans l’attente de l’ouverture des portes d’embarquement. Certains se disent au revoir en larmes, d’autres sont tous sourire, certains rentrent de leur vacances, le teint hâlé et les bras chargés de cadeaux. Maman et moi on ne parle pas. On attend calmement, le regard au loin. Je me demande à quoi elle pense, comment elle vit le fait de retourner dans ce pays sans avoir pu dire au revoir à sa mère. Elle n’a pas pleuré quand elle a reçu l’appel de son oncle. Elle s’est contentée de hocher la tête en l’écoutant puis elle m’a raconté les quelques souvenirs d’enfance qui lui revenaient : le conflit, le silence de sa mère, l’absence de son père. J’ai écouté attentivement, c’était une des premières fois qu’elle me parlait d’eux.
Le vol se déroule sans encombre, le personnel de bord est bienveillant avec nous. J’ai l’impression qu’ils savent, qu’ils voient dans nos yeux ce mélange de peur, de questionnements et d’un peu de tristesse. Arrivés à Siem Reap, nous prenons un minibus en direction du village. Je suis impressionné par le khmer de maman, c’est comme si elle n’était jamais partie. Son visage s’illumine d’un coup et ses yeux brillent. Elle semble avoir retrouvé le sourire en discutant avec le chauffeur en attendant que le véhicule se remplisse. De mon côté, je me sens tout drôle d’être dans ce pays qui est le mien, mais dont je ne connais pas grand chose.
Le minibus parcourt de longues routes en terre battues. A l’intérieur, nous sommes serrés au milieu des valises, des marchandises, des passagers supplémentaires. Il y a même une petite poule. Nous sommes accueillis par mon oncle et sa femme dans la village de Srae Thum, situé dans la province de Preah Vihear. Maman fait la traduction et les présentations. Ils nous accueillent dans leur petite maison sur pilotis Je les salue maladroitement et nous nous installons dans le salon. Ils nous servent un thé et Maman discute alors avec mon oncle. Il parle quelques mots de français et nous arrivons à nous comprendre parfois. Je sens mon cœur se réchauffer et le vide disparaître jusqu’au moment où mon oncle se lève et nous invite à nous rendre à la pagode.
Nous empruntons la route en terre battue à pieds. Les chiens errants nous tournent autour, et je sens la fatigue m’envahir. L’air est sec et chaud. Sur la route, nous croisons des voisins, de la famille et quelques commerçants. Arrivés à la pagode, mon oncle allume quelques bougies et nous prions. En fermant les yeux, je me replonge dans mes vieux souvenirs.
Les souvenirs deviennent plus précis au fur et à mesure que mon souffle ralentit. Je me souviens de ma loupe, que je ne quittais jamais disait maman. Je voulais tout observer avec la loupe. Je pouvais passer des heures à observer les fourmis et autres insectes dans la cour de la maison. Un jour, mamie me propose de l’accompagner au champ.
— Ne t’éloigne pas trop de moi Uk ! On remplit la corbeille et on y retourne.
J’ai six ans, et ma loupe et moi on ne l’entend pas de cette oreille. Je décide discrètement avait d’aller tout au bout du champ en rampant. C’est alors que je vois un trésor. On aurait dit une petite boîte de conserve. Elle est légèrement recouverte de terre et semble très ancienne. Mes yeux brillent, je suis un véritable aventurier, un archéologue ! Je pose ma loupe et tend la main pour la déterrer. A cet instant je suis violemment projeté en arrière, avant même avoir pu l’effleurer. J’entends un oiseau battre des ailes derrière moi, apeuré par les hurlements qui suivent. C’était mamie. Elle hurle de nombreuses choses en khmer. Je ne me souviens plus de tout ce qu’elle me dit, mais je devine bien que j’ai fait quelque chose de mal.
— Uk ! Je t’avais dit de ne pas t’éloigner ! Je ne t’emmènerai plus au champ ! Il y a des oiseaux très dangereux, ils posent des pièges pour te tuer.
Elle continue de me secouer l’épaule.
— Uk ? Tu m’entends ?
J’ouvre les yeux. Maman me secoue doucement l’épaule pour me sortir de ma prière. Mon oncle nous observe en silence.
— Je viens d’avoir un souvenir de mamie, murmuré-je. Je me souviens de ce champ, c’est un peu flou encore, je ne sais pas si tout est vrai, mais elle m’avait interdit d’y aller à cause des oiseaux.
Maman baisse les yeux puis traduit à mon oncle. Il hoche la tête, ses yeux brillent. Il s’approche de moi et m’aide à me relever. Lorsque nous sortons de la pagode, le soleil se couche. Le paysage est plongé dans une lumière orange et l’air est encore chaud. Sur le chemin, il se met à parler longuement, Maman essaie de traduire. Elle hésite sur certains mots.
— Mamie avait peur de nombreuses choses, tu sais, après la période, c’était difficile pour beaucoup d’entre nous. Certains son partis, d’autres ont cherché les morts, en vain, et Mamie elle est restée ici. Elle n’a plus voulu chercher, elle s’est contentée de soigner sa maison, sa terre, et de reconstruire sa famille. Elle ne voulait plus fuir, mais elle avait peur de tout. Tu ne lui en as pas parlé Lim ?
Ma mère garde le silence quelques secondes.
— Maman choisissait soigneusement les souvenirs qu’elle me racontait. Comme tu le dis si bien, elle avait peur de beaucoup de choses. Elle craignait sans doute que je me souvienne de choses difficiles aussi. Il est probable qu’elle m’ait volé tous mes mauvais souvenirs dans mon sommeil pour m’épargner.
Elle émet un léger rire, puis une larme coule le long de sa joue.
Mon oncle marque un légère pause au carrefour, puis nous indique de prendre à droite. On ne va pas à la maison. À mesure que nous avançons, le village s’éloigne derrière nous. La route en terre devient plus étroite. Des maisons sur pilotis apparaissent entre les arbres, certaines en bois sombre, d’autres construites avec des planches disparates et des toits de tôle. Une femme est assise sur une natte, à l’ombre, en train de trier quelque chose dans un panier. Plus loin, un homme répare une moto, les mains noires de cambouis.
A l’horizon je vois alors un autre champ, celui de mon enfance. Le champ des oiseaux, où mamie m’avait grondé. Au milieu de l’étendue d’herbes sèches, il n’y a pas d’oiseaux, mais un grand arbre. Son tronc est fin mais ses mes larges branches s’étendent comme des bras au-dessus du champ. Il trône fièrement au milieu de cette étendue déserte.
Je m’approche doucement, hésitant dans les herbes asséchées. Je regarde prudemment là où je mets les pieds.
— Tu peux y aller, ils ont retiré les mines il y a des années de cela, dit calmement mon oncle.
J’empoigne alors la main de ma mère et l’entraîne avec moi. Nous nous mettons à courir en direction de l’arbre.
Le soleil s’est presque couché. Au loin, le village commence à s’illuminer. Une ampoule s’allume sous une maison sur pilotis. D’autres l’imitent, comme un domino. On entend le bruit d’une moto qui rentre, des enfants qui s’appellent, un chien qui aboie.
Maman n’a pas lâché ma main, elle la tient fermement. Nous restons longuement assis au pied de l’arbre. Je pose mon dos contre son tronc et regarde le ciel s’assombrir. Je pense à mamie, son visage me revient un peu, sa voix résonne dans ma tête et je sens ses mains protectrices sur mes épaules.
Maman se met à chanter une balade.
— C’était la chanson d’une amie de maman, dit-elle après avoir terminé. Mamie était une chanteuse avant de travailler dans les champs. Elle s’est remise à chanter des années après. Ton oncle m’a dit qu’elle avait souvent peur qu’on l’entende et qu’on vienne la chercher.
Je gardai le silence quelques instants, la balade résonnait encore dans mon esprit.
Pour la culture, voici le wikipédia de la chanteuse : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ros_Serey_Sothea
