Semaine 22 du Bradbury Challenge
- Thème choisi : Vie
- Contrainte : Ecrit au présent (pas trop respecté lol)
- Musique : Florence + The Machine - Hunger
- Source du challenge : https://steady.page/fr/nouvelles-corail/posts/53cefcbe-501c-4ad0-83cb-ce854076eebd
Je n’ai pas eu beaucoup de temps ni d’énergie pour écrire ces temps-ci. J’ai malgré tout toujours une petite liste d’idées sous la main pour le challenge. La nouvelle de cette semaine est un récit assez intime, chose que je ne fais pas souvent. Il a été assez difficile à écrire mais il est pourtant porteur d’espoir et invite à savourer les petites victoires et rituels qui nous font nous sentir en vie.
Il y a des matins comme celui-là où je me réveille dans des draps frais et où j’entends les oiseaux chanter dehors. Je suis de bonne humeur et je me sens légère. Le soleil inonde ma cuisine et je prends plaisir à savourer le café que je me suis préparé. Il est réconfortant, je sens le liquide chaud envahir ma gorge et mon corps entier. Il sent bon, je suis vraiment heureuse d’avoir changé de machine à café. J’observe les arbres à la fenêtre et je savoure cette ambiance hors du temps qui me rappelle à quel point je suis en vie. Je peux sentir les arômes du café, je peux voir les arbres danser, je peux entendre les bruits de la ville qui s’éveille doucement. J’aime ce moment calme, rien qu’à moi, où mon petit-déjeuner est devenu un rituel précieux et paisible.
Il y a eu des matins sans faim, des matins douloureux quand la tête tournait et que les membres ne suivaient plus. C’était un temps où le petit-déjeuner n’existait pas, où les habits étaient informes et où le reflet était une épreuve.
Il y en a eu d’autres, au contraire, où mon corps fuyait le miroir. Il frôlait lentement les murs comme une ombre qui n’aurait pas quitté la nuit. Les journées étaient interminables, l’estomac grondait, j’avais peur que les autres l’entendent. Les midis, je disparaissais. Je marchais longtemps dans la rue pour tenter de faire taire ce ventre avide et informe. A chaque gargouillement, dans ma tête, on applaudissait, on me tapotait sur l’épaule en me disant que c’était bien. La douleur de l’estomac était agréable, les habits trop larges devenaient une étape de plus.
Ces petites réussites ne quittaient pas mon esprit, les diablotins se chargeaient de me les rappeler si je les oubliais. Les démons sont difficiles à vivre, ils s’agrippent souvent à l’estomac et à la gorge, ils brouillent le regard et changent le reflet dans le miroir. Parfois, l’un d’eux s’emparait de mon visage, de mon ventre ou de mes jambes, il les étirait et les modelait à sa manière, et puis il a fini par s’accrocher pendant des heures, des jours, des mois.
Deux d’entre eux se sont greffés à mes cuisses, ils ont alourdi mes jambes et les ont ramollies. Un autre est venu se nicher dans le bas de mon ventre où il semblait grossir de jour en jour. J’ai choisi d’arrêter de le nourrir, j’ai frappé, tiré la peau, griffé, mais il est s’est accroché pendant des années. J’ai parfois encore l’impression de sentir sa présence.
Il y en avait un aussi qui me chuchotait à l’oreille et me serrait la gorge, il donnait la nausée, surtout quand je m’approchais des toilettes. Je l’ai toujours repoussé celui-là. Il s’est vengé sur la balance, alors je l’ai jetée. Mais il a été plus malin que moi : il a enlevé ma confiance, mon âme et tout ce qui me permettait d’exister autrement qu’à travers mon enveloppe corporelle. Il a façonné une sœur, frêle, blanche, presque invisible. Elle a longtemps pris le dessus, elle était diabolique. Un jour, je l’ai enfermée chez moi et je suis sortie. J’ai ri, j’ai discuté avec plein de monde, j’ai dansé, j’ai couru et j’ai mangé. J’ai goûté à la liberté, j’ai mis de côté mon corps, et j’ai adoré.
En rentrant, la porte était défoncée, je l’ai alors sentie dans mon dos, sa main gelée a agrippé ma gorge et elle ma susurré qu’elle m’avait suivie, qu’elle avait tout vu. J’ai pleuré longtemps, j’ai compris qu’elle m’avait octroyé un semblant de liberté, pour me faire encore plus souffrir. Elle m’a clouée au lit et elle m’a punie, elle m’a forcée à ingurgiter de grosses quantités de nourriture, j’ai eu très mal au ventre. Quand j’ai voulu vomir, elle a plaqué sa main squelettique sur ma bouche, elle m’a chuchoté des horreurs et m’a obligée à me regarder dans le miroir. Dans le coin de la pièce, le petit démon ricanait. C’était reparti pour des jours sans faim.
Beaucoup sont partis au fil des ans, mais pas tous. Ce matin, j’observe du coin de l’œil l’un des derniers démons. Il est tapi dans un coin de la cuisine et me regarde manger ma banane et ma barre de céréales. Il ne dit rien, mais il me juge, je le vois dans son regard. Il est affaibli, il respire lentement et il a faim. Très faim. La sœur n’est plus là, heureusement, je l’ai enterrée il y a des années. Les petits démons restants sont les vestiges de son corps affamé et violent. Ils ne peuvent plus parler, ni contrôler grand-chose. Malgré tout, j’ai parfois peur qu’un jour l’un d’eux prenne le dessus.
Aujourd’hui, je suis fière de moi : j’ai tout mangé et je me sens pleine d’énergie. Alors que je m’apprête à quitter l’appartement, je rejoins le miroir, il est toujours là. Le petit démon emboîte mes pas. Je tourne sur moi-même et réajuste ma jupe, je regarde mon profil. Je sens une légère pointe dans mon cœur quand je vois les traits de mon visage marqués par la sœur, et les joues, que le démon a déformées dans le reflet. Hier soir, il a ricané quand je suis passée devant le miroir pour prendre ma douche. Je l’ai engueulé et ordonné de se taire, qu’il ferait mieux de se regarder lui-même. Il a tourné le dos et s’est mis à pleurer.
Il est toujours faible et ne parvient pas à esquisser un sourire. Il a tout de même assez de force pour s’accrocher un peu. Il reviendra sûrement dans le miroir des bureaux, ou celui de mon cours de sport. Il guettera mon repas du midi, le pantalon qui sert et le ventre qui gonfle. Il sera toujours un peu caché, à l’abri des regards. Il fera toujours un peu partie de ma vie, mais il n’en reprendra pas le contrôle, ça je lui ai déjà dit. Au fond, il me fait presque de la peine. Un jour, je lui offrirai la paix, je lui redonnerai le goût à la vie, et il s’en ira le cœur léger.
