Semaine 02 du Bradbury Challenge


— Melvin, pour la collection, il faudra qu’on discute prochainement de la direction artistique que tu veux prendre. On va avoir besoin de planifier les commandes et faire rentrer ça dans le planning des prochains mois.

Isabella glissa cette information à l’oreille du jeune prodige de la mode alors qu’il remontait le long couloir des bureaux. Elle parlait déjà chiffres et délais, et marchait d’un air pressé, vêtue d’un impeccable tailleur blanc, ses cheveux noirs plaqués en chignon strict. Melvin l’écoutait à moitié, il fixait ses énormes boucles d’oreilles en or qui captaient la lumière du couloir. Il lui souria et promit quelque chose dans deux jours, une idée grandiose avait germé dans sa tête.

— Il faut que ça brille ! s’exclama-t-elle, puis fit demi-tour. Elle jonglait déjà avec un autre projet.

Il n’avait en réalité aucune idée. Ses mains s’étaient mises à trembler, il avait chaud. Autour de lui, le brouhaha des bureaux, ceux des machines à coudre dans les ateliers, les discussions à propos des dernières tendances, toujours plus loufoques les unes que les autres lui donnaient la nausée. Son cœur battait à vive allure, il avait besoin de se reposer, son esprit réclamait un long silence pour réfléchir.

Une énorme pression reposait sur ses si jeunes épaules. En un an, il était passé de l’ombre à la lumière. Son visage faisait la une des journaux, sa dernière collection avait été un succès fulgurant, il avait été projeté sur le devant de la scène et était devenu une référence dans le monde de la haute couture. Les unes clamaient : “Melvin, tout juste 25 ans, concourt déjà parmi les plus grands”, “Les tenues androgynes de Melvin, et sa revisite du velours, un duo gagnant”, “Jusqu’où ira le jeune prodige ?”. Les journalistes, les critiques et les agences de mannequins, tous se l’arrachaient. Pourtant, le monde continuait de tourner, et on attendait déjà de lui un nouvel éclair de génie.

Une fois dans son bureau, il inspira longuement et ferma les yeux. Les battements de cœur ralentirent et ses mains cessèrent de trembler. Il s’installa derrière son écran d’ordinateur. La table du bureau croulait sous les magazines et une multitude de chutes de tissus. Les murs étaient tapissés de photos de sa dernière collection. Des vêtements en velours jonchaient le sol. Il ressentit un pincement au cœur, une sorte de vertige à l’idée de devoir se lancer dans l’inconnu.

Il cliqua sur un onglet ouvert quelques heures plus tôt. L’article d’un blog de mode dressait le portrait d’un jeune artiste, engagé pour la sauvegarde de l’environnement et prônait un retour à l’état sauvage. Sa dernière collection avait percé avec ses tenues inspirées des arbres et des plantes. “Visionnaire. Organique.”, clamait l’article. “Lino, le génie que l’on attendait dans la haute couture ?” . Melvin leva les yeux au ciel et soupira. Il savait que ces articles racontaient tous la même chose. Demain, Lino disparaîtrait et laisserait place à un autre. Il s’attarda longuement sur le portrait du jeune artiste au visage d’ange, un blondinet aux yeux clairs qui semblait le narguer derrière l’écran. Il posait fièrement avec sa collection de tenues couvertes de plantes, de terre et de racines.

On frappa à la porte. Le bruit le fit sursauter et il ferma frénétiquement les onglets.

-Entrez, dit-il d’une voix enrouée.

Une grande femme filiforme ouvrit la porte et lui sourit, ses yeux malicieux étaient légèrement cachés derrière une longue frange rousse. Elsa était une ancienne mannequin et travaillait désormais avec son équipe. Ses yeux brillaient d’impatience à l’idée de débuter cette nouvelle collection.

— Salut le génie ! Alors, comment ça avance ? Tu as quelques croquis ?, lui demanda-t-elle enthousiaste en s’installant sur la chaise en face de son bureau.

— Je n’ai rien Elsa. C’est vide ici, souffla-t-il en se tapotant le crâne.

Il passa ses longs doigts blancs dans sa chevelure noire.

— Ne le dit pas à Isabella, elle croit que j’ai quelque chose.

Il enfouit son visage dans ses mains en gémissant.

— On sort, proposa-t-elle.

— Là, maintenant ?

— Oui, avant que tu te mettes à paniquer pour de bon.

Il sourit entre ses mains. Il hésitait encore. La phrase revenait en boucle. Il faut que ça brille. Il inspira longuement en fermant les yeux pour chasser cette phrase de son esprit et emboîta le pas d’Elsa.

La musique battait son plein sur le roof-top, l’été arrivait, il réchauffait les corps. Melvin et Elsa s’étaient installés sur la terrasse. Melvin arrivait peu à peu à se détendre et à ne pas penser à sa nouvelle collection. Le serveur arriva à leur table et leur tendit leur cocktail. Il but, le liquide glissa dans sa gorge, brûla, puis diffusa une chaleur lente dans sa poitrine. Ses épaules se relâchèrent légèrement, il croisa une jambe au-dessus de son genou, ouvrit quelques boutons de sa chemise et éclata d’un grand rire en réaction à une blague d’Elsa. Il se sentait plus à l’aise pour engager une conversation avec les nombreux amis d’Elsa, tous mannequins, directeurs artistiques ou avides d’une place dans ce monde exigeant et incertain.

Au milieu de la soirée, la tête lui tourna et il tituba jusqu’aux toilettes. Il avait besoin d’un moment de calme, pour chasser le tumulte dans son cerveau. Il avait toujours été de nature anxieuse et obsessionnelle. La couture le détendait depuis son enfance, créer occupait son esprit. Mais lorsqu’aucune idée ne lui venait, il semblait alors démuni, nul et imposteur dans ce monde. Il passa de l’eau sur son visage, posa les mains sur le rebord et fixa son reflet dans le miroir. Il était très blanc, ses joues étaient de plus en plus creusées par les années, ses yeux bleus clairs semblaient disparaitre sous la rougeur qui les entourait. Un éclat attira son attention. Sous le miroir à sa droite, brillait un bout de glace. Il était tombé du miroir, qui avait commencé à se fissurer. Il attrapa le fragment lumineux et le fit tourner dans ses doigts : il brillait à la lumière jaunâtre des toilettes.

— Il faut que ça brille, murmura-t -il, en imitant la voix d’Isabella.

En un instant, un scénario de textures, de découpes et d’odeurs envahirent son esprit. Enivré par ses idées, excité par les bruits de machines à venir, rêvant d’un futur succès, il serra les poings, euphorique et sautilla sur place. Le jeune homme émit un léger cri quand le bout de miroir écorcha sa paume. Il éclata de rire, la main en sang, jeta le bout de miroir et rinça sa plaie.

— Donc pour cette pièce, on partirait sur un corset et ici, je vois une structure en mosaïque, avec le verre dont je vous parlais. Lorsque la mannequin se déhanchera et tournera sur elle-même, il y aura un effet kaléidoscope. Bien entendu, il faudra ajuster les éclairages mais on peut créer une ambiance très cosmique et éblouissante avec cette création. Ah et j’ai aussi eu l’idée d’ajouter pour cette autre pièce le tissu en satin. La matière est brillante et légère et ce gris tire sur l’argenté. Vous voyez sur les croquis, j’imagine une vague en miroir qui fait le tour de la jupe. J’ai aussi une version colorée et moderne, avec un crop-top et une jupe fendue, qui donnera un effet vitrail à l’ensemble. Les fragments de miroir dépassent légèrement de la silhouette comme pour le voyez. On déstructure complètement les formes. Et, enfin, celle-ci …

Isabella et Elsa buvaient les paroles de Melvin. Ils étaient enfermés dans la salle de réunion depuis déjà trois heures. Melvin leur avait présenté les premiers croquis qu’il avait dessiné le lendemain de sa découverte du miroir. Il parlait à toute allure, sans prendre la peine de reprendre son souffle. Tout était de nouveau plus clair dans sa tête. Il fallait que ça brille, et aujourd’hui, ses yeux, son visage, ses multiples bagues aux doigts étincelaient et dansaient au rythme de son flux de paroles. Il omit de raconter comment l’idée lui était venue. Il avait préparé une histoire plus dramatique et épique que les toilettes d’un bar. Il ressassait un faux scénario à base de reflets dans le miroir, d’enfance complexée et de rage de vivre. Il repensa alors à l’interview du jeune Lino. Sa gueule d’ange et ses yeux bleus accusateurs jaillirent dans son esprit. Il cachait son génie derrière une humilité et une discrétion presque indécentes. Melvin bouillonnait, lui, il ne savait pas faire, il voulait briller. Partout, tout le temps. Il aurait aimé lui faire avaler sa mousse et ses racines, pour le faire taire à jamais.

Les croquis s’accumulèrent, et le projet débuta. On embaucha des experts en découpe de verre. Les mois passèrent et Melvin oscillait entre euphorie et angoisse. Il sortait tous les soirs, s’enivrait avec qui le voulait, dansait jusqu’à l’aube et guettait chaque mot, chaque geste de Lino lorsqu’il le croisait aux événements mondains.

L’équipe d’Isabella comptait parmi les meilleurs couturiers et couturières de France. L’assemblage était exigeant et minutieux. Malgré leur expertise, nombreux furent ceux et celles qui se blessèrent en tentant de fixer les bouts de glace sur le tissu. On jeta de nombreuses pièces, pour tout recommencer. Le satin était taché de sang, la forme du miroir ne convenait plus à Melvin, les bords des fragments n’étaient pas assez limés et tranchaient la peau fragile des mannequins lors des essayages. Melvin aimait cette frénésie, et ce chaos qui s’imposait dans l’atelier. Il se sentait puissant, et se surprenait à chantonner dans les allées de l’atelier : il faut que ça brille.

Un jour, alors qu’il discutait autour d’un croquis avec Isabella, au fond de l’atelier, on entendit un énorme fracas. Une robe avait chuté de son portant. Elle était composée de larges fragments de miroir. Sous le choc, ils s’étaient brisés en mille morceaux. Melvin se releva et aperçut des boucles blondes à côté du portant. Il crut un instant voir le regard et le sourire de Lino. Ses yeux virent rouge et il se rapprocha, fou de rage et hurla sur la couturière désemparée.

— Je vous l’avais dit, ces fragments ne se placent pas au niveau de la taille, c’est au bas de la robe ! Vous comprenez ce que je vous dis ? Vous avez envie de gâcher mon travail c’est ça ? Le début du défilé, c’est dans dix jours. Dix putain de jours.

Il l’injurait tout en frappant des pieds, ce qui faisait craquer les fragments de miroir, il était hors de contrôle.

La jeune employée fondit en larmes et s’excusa en boucle. Elle s’abaissa et ramassa les bouts de miroir en tremblant. Ces ongles étaient rouges de sang. Elle ne sentait plus ses mains éraflées et engourdies par la douleur.

Isabella s’approcha et repoussa violemment Melvin. Elle aida la couturière à se relever et l’invita à sortir se laver et se reposer un instant. Elle fit ensuite volte-face, attrapa Melvin par les épaules et le plaqua contre le mur de l’atelier.

— Plus jamais je ne veux te voir parler comme ça à mes employées, le menaça-t-elle en plantant ses yeux noirs dans les siens. Ça fait trois mois que l’on travaille sur ton projet. Je n’ai jamais vu une équipe aussi efficace sur une technique de cette ampleur et des délais aussi serrés. On a fait venir des experts en mosaïque, en miroirs du monde entier. Ce n’est pas que de la couture à ce stade-là. Regarde autour de toi. Tu sens l’odeur du sang ? Tu as vu leurs mains ? Leurs yeux ? Ils sont aveuglés par les reflets, certains dorment sur place et travaillent la nuit, ils ont peur. Tu les terrifies.

Les mots d’Isabella résonnèrent dans sa tête, les bruits des machines s’estompaient, son cœur ralentit légèrement. Il planta son regard dans le sien. Isabella était de leur côté. Elle qui l’avait accompagné sur ses premiers projets, lui mettait aujourd’hui des bâtons dans les roues. Elle ne lisait plus dans son esprit, elle ne le comprenait plus. Il l’avait vu quitter leur table lors de la dernière soirée, et discuter avec Lino au bar. Son rire mesquin résonnait encore dans sa tête. Il retrouva peu à peu ses esprits, maintenu aux épaules par la poigne d’Isabella. Il marmonna de vagues excuses et demeura silencieux jusqu’à la fin de la journée.

Isabella avait quitté l’atelier depuis une heure. Melvin s’était assis par terre, le dos contre le mur, les genoux ramenés contre sa poitrine. Autour de lui, le sol brillait de mille éclats. Il regarda ses mains longtemps. Les coupures s’étaient remises à saigner, fines comme des fils rouges. Il pensa à la couturière qui avait fondu en larmes, à ses ongles ensanglantés, à ses excuses répétées. Il pensa à Isabella qui ne le reconnaissait plus, à Elsa qui avait elle aussi pris ses distances.

Il se releva, alla se rincer les mains et s’observa dans le petit miroir au-dessus de l’évier. Son visage était épuisé. Il eut un rire bref, presque tendre, à l’idée qu’il avait cru voir Lino dans les boucles blondes d’une couturière. Il avait besoin de dormir, de manger quelque chose, de sortir de cet atelier. La collection était presque terminée. Elle était belle. Mais il fallait que ça brille encore plus.

Il éteignit la lumière et attrapa sa veste. Il se retourna une dernière fois vers la pièce maîtresse, la robe-corset, immobile sur son buste dans la pénombre. Un fragment capta le faible rai de lumière venu du couloir et le renvoya directement dans ses yeux. Il cligna des yeux.

Melvin prit en main lui-même les retouches sur la dernière robe, à quelques jours du défilé. C’était la plus lumineuse, la plus éblouissante, et surtout la plus technique. On avait placé des fragments de miroir sur la totalité d’un corset, certains ressortaient légèrement sur le haut de la poitrine et au niveau de la taille, pour ajouter du relief. Les fragments étaient multicolores, et brillaient intensément. Les heures défilaient, ses yeux étaient si douloureux qu’il ne pouvait plus les fermer lorsqu’un énième faisceau de lumière l’éblouissait dans un fragment de miroir. Il travailla également sur la longue traîne de verre, jusque tard dans la nuit.

Un coup de fil d’Elsa l’extirpa de son assemblage douloureux, entre larmes et sang.

— Melvin, tu es encore à l’atelier ?

— Oui, marmonna t il en fracassant des bouts de miroir supplémentaires sur la table et en les fixant sur la robe. J’ai presque terminé la traîne. Les fragments n’étaient pas à la bonne taille, j’ai dû improviser.

— Melvin, tu devrais te reposer. La collection est parfaite comme ça. S’il te plait ne gâche pas ta soirée pour une dernière pièce, risqua Elsa au bout de fil.

— Quoi ? Toi aussi tu me pousses à abandonner ? Tu veux que je bâcle mon travail ? s’emporta-t-il.

— Melvin, arrête ton cirque. Des collections comme celles-ci tu peux en faire des milliers. Ce ne sera jamais parfait, surtout en si peu de temps, et c’est déjà quelque chose d’inédit. Personne n’a jamais vu ça dans le monde de la haute couture, ça relève presque de l’œuvre d’art. Je veux que tu arrêtes de travailler sur la dernière pièce, la mannequin qui a fait les essayages tout à l’heure n’était pas à l’aise, elle s’est coupée plusieurs fois à l’emplacement du corset. Certains fragments sont rentrés dans sa peau au moment où on le resserrait. Si tu ajoutes d’autres morceaux, je doute qu’elle pourra défiler. Pareil pour la traîne, elle risque de se déchirer avec autant de poids. Si tu continues, tu vas tout gâcher, dit Elsa d’un ton grave mais calme.

— Il faut que ça brille Elsa. Ce n’est pas aux mannequins ni à toi de décider. C’est mon travail, et tout le monde en bave ici. Les mannequins de Lino qui crachent de la terre, ça personne n’en parle ! Si elles ne veulent plus défiler, elles n’ont qu’à se casser, j’en trouverai cinquante comme elles ! , siffla-t-il, à bout de nerfs.

Il balança son téléphone qui se fracassa contre le mur, mettant fin à l’appel.

Melvin recula légèrement, à bout de souffle. Les fragments de miroirs craquèrent sous ses pas. La robe-corset était éblouissante, elle surpassait tout ce qu’il avait pu créer jusque là, elle trônait fièrement au milieu des autres robes sur les bustes. Les fragments supplémentaires fixés sur le corset donnaient un aspect presque futuriste à la robe, ils dépassaient davantage de la structure, c’était parfait. Ça brillait. Melvin caressa chaque surface liste des fragments, il fit remonter ses doigts le longs des arêtes tranchantes, puis posa les mains sur ses propres hanches. Il avait beaucoup maigri ces derniers jours, et sentait les os à travers son pantalon. Il passa une main délicate sur la taille du buste. Si personne n’en voulait, il la porterait volontiers.

A l’étage au-dessus, des rires retentirent. Sûrement des afterwork qui dérapaient dans les bureaux. Il eut cependant l’impression que les rires se rapprochaient au fur et à mesure. Il imagina Isabella plaisanter avec Lino, là haut. Il les voyait fouiller dans les rangements, à la recherche de ciseaux, prêts à surgir dans l’atelier et briser les robes de miroirs. Emprunt d’une peur viscérale, il décida de dormir sur place. Il attrapa une longue chute de tissu en velours et s’installa sur le canapé posé dans le coin café de l’atelier, et tenta de s’endormir, à bout de forces. Dans la pénombre de l’atelier, désormais éclairé par une faible lampe d’appoint, il entendit les rires s’amplifier et crut voir la robe vaciller. Enfin, c’était la lumière plutôt qui semblait bouger, dans les morceaux de miroir, comme si elle en était prisonnière.

Les rires cessèrent, puis des chuchotements percèrent le silence.

— Il faut que ça brille, il faut que ça brille …

Il se figea et retint son souffle.

— Isabella ? Elsa c’est toi ? , hurla-t -il, à moitié terrifié, à moitié sidéré.

On se moquait de lui. Les battements de cœur reprirent de plus belle, et les chuchotements s’intensifièrent.

— Ca suffit !, s’égosilla-t-il.

Il se releva, alluma la lumière et la robe l’éblouit encore plus. Les autres pièces disposées sur les mannequins aussi vacillaient, elles dansaient presque. Il lâcha un cri lorsque dans les bouts de miroir, il aperçut des yeux qui le fixaient, des yeux rouges et fatigués, les yeux rieurs de Lino, et ceux désespérés de la couturière. Il vit des dents, des lèvres bouger dans les reflets, comme un kaléidoscope humain. Un sang rouge vif envahit les fragments et de longs filaments coulèrent le long des silhouettes argentées. Dans ce chaos sanglant, les rires reprirent, des rires aigus et intenses, les murmures étaient devenus des ricanements.

— Et là ? Ça brille Melvin ? Hein ? Ça brille ?

Les yeux le fixaient et attendaient des réponses.

Il se mit à hurler pour masquer les voix qui s’amplifiaient, elles vibraient dans ses oreilles, il y en avait beaucoup. Melvin attrapait un verre, une bouteille de vodka et bu tout ce qu’il pu, jusqu’à ce qu’elles cessent. Il inspira longuement et s’effondra.

Le lendemain, on s’affairait dans les coulisses. La scène argentée brillait de mille feux sous les projecteurs. Les spectateurs prenaient place peu à peu, la salle était comble.

Le défilé commença. La première mannequin s’élança, vêtue d’une longue robe de satin, parcourue d’une fine mosaïque de fragments dont l’épaisseur grandissait au fur et à mesure qu’elle remontait au niveau de la taille, telle une vague de glace. Les flashs des appareils photos résonnèrent dans la salle, les voix s’élevaient et les spectateurs plissaient des yeux. Le charme opérait.

La démarche des mannequins était parfaitement en rythme avec les jeux de lumière bleue et grise des projecteurs et la musique aux basses sourdes. Les parures s’enchaînaient, un mélange de voiles en satin et de miroirs dansants toujours plus éblouissant les uns que les autres.

Elsa et Isabella dirigeaient le flux de modèles, de maquilleurs et de techniciens à l’arrière de la scène. On procédait aux derniers ajustements directement sur les mannequins. Depuis le début du défilé, Melvin n’avait pas bougé de la pièce où étaient entreposées les créations. Il était immobile contre le mur et n’avait adressé la parole à personne. Il croisait parfois les regards froids d’Elsa et Isabella, trop occupées pour lui adresser la parole. A ce stade, c’était comme si plus rien ne lui appartenait. Il voyait les robes quitter la pièce au fur et à mesure et surveillait chaque geste qui pourrait les abîmer.

On approchait de la fin. Lorsque la robe-corset quitta la pièce, il la suivit et assista aux essayages d’Eloïse, la dernière mannequin à passer. Il entendit sa voix aiguë dans la loge.

— Je ne porterai pas cette horreur. Regardez, ils ont ajouté d’autres fragments ici. Hier, je me suis encore coupée. On ne voit plus que mes cicatrices. Elle me fait mal, sanglota-t-elle. Elle croisa le regard médusé de Melvin qui était resté silencieux, les yeux fixés sur ses plaies qui s’étaient déjà remises à saigner.

— Je suis désolée Melvin mais je ne peux pas, lui dit-elle en lui tendant le corset d’une voix tremblante, redoutant sa réaction. A la surprise de tous, son visage s’adoucit et il s’adressa calmement aux mannequins, maquilleurs et coordinateurs :

— Je m’en charge, tu peux partir. Vous pouvez tous partir.

Elsa fit un pas vers Melvin mais Isabella la retint et lui souffla de la suivre. Seul dans la loge, Melvin souleva le corset avec précaution. Il le retourna lentement entre ses mains, comme on tient quelque chose de sacré. Puis il commença à l’enfiler. Les premiers fragments mordirent sa peau au niveau des côtes. Il resserra les attaches une à une, méthodiquement, les doigts tremblants non pas de douleur mais d’une sorte de fièvre. Lorsque le corset fut en place, il se redressa et chercha son reflet dans l’un des grands miroirs de la loge. Il ne se reconnut pas tout de suite. Ce qu’il vit, c’était la robe. Rien que la robe.

L’avant-dernière mannequin venait de terminer son passage. Elle retira la jupe en pleurant, ses cuisses lacérées par les fragments. De l’autre côté du rideau, on attendait la clôture du défilé, et l’arrivée du styliste tant attendu. Lino était aux premières loges et applaudissait de toutes ses forces, ses yeux brillaient d’admiration. Quelques minutes passèrent, les projecteurs dansaient, illuminaient le public et la scène, jonchée de verre et de minuscules gouttelettes de sang. Elsa et Isabella échangèrent des regards inquiets face à ce léger contre-temps.

Le rideaux remuèrent enfin et s’ouvrirent violemment. Les spectateurs ne virent rien d’autre qu’une lumière époustouflante et aveuglante. La chevelure rebelle de Melvin apparut derrière ce halo lumineux. Il brillait, il rayonnait. Il portait sa dernière pièce, et son corps tout entier était un miroir. Personne ne vit le sang couler le long des micros bouts de glace plantés dans ses bras, son cou et ses jambes. Une douleur sourde mais agréable emplissait tout son corps.

Il avança lentement. Ses pas étaient précis, presque solennels. Les flashs crépitèrent, une salve continue, aveuglante. Il plissa les yeux et vit dans cette lumière blanche des visages flous, des bouches ouvertes, des mains qui frappaient. Il ne savait plus très bien si les applaudissements étaient réels. Au milieu du podium, il s’arrêta. Ses jambes tremblaient légèrement sous le poids du corset et de la traîne. Il sentit quelque chose de chaud couler le long de ses côtes, glisser sous le tissu, atteindre sa hanche. Il ne baissa pas les yeux. Dans la salle, personne ne remarqua rien. On ne voyait plus que la lumière.

Les murmures revinrent, doux, familiers. Il faut que ça brille. Il ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, la salle avait disparu. Il n’y avait plus que les fragments, des centaines de petits cristaux collés à sa peau, et au fond, dans ses entrailles, quelque chose qui lui ressemblait.